MENU
Accueil
"Les Innocents" de Mahir Guven : un roman plein d'humanité sur la construction d'une vie
Écouter le direct

"Les Innocents" de Mahir Guven : un roman plein d'humanité sur la construction d'une vie

A la page du 01 avril 20223 minutes
Un livre sur l'enfance et l'adolescence baladées par les mensonges des adultes, et sur la construction de soi.

Mahir Guven avait remporté le prix Goncourt du premier roman en 2018 avec Grand Frère. Les Innocents est son 2ème roman et il commence avec la garde à vue de Noé, accusé d’homicide sur un ami qui frappait sa femme.  Noé est chômeur, il a roulé en voiture sur son pote, essaie de s’enfuir pendant son interrogatoire mais est blessé à la tête. Inconscient dans sa cellule, il se fait un procès imaginaire, avec les personnes qui ont marqué sa vie qui lui apparaissent pour le mettre face à ses actes. Il va revivre sa vie, ses souvenirs, les erreurs qu’il a commises, les découvertes qu’il a faites, les bonheurs et les souffrances qu’il a vécues et comprendre pourquoi il est devenu « un héros qui a raté ».

Les Innocents est d’abord un livre sur l’enfance et l’adolescence. On suit les doutes, les craintes, les joies de Noé, depuis ses 4 ans jusqu’à ses 18 ans. On vit sa relation avec sa mère, Jocelyne – que tout le monde appelle « La Joce », qui n’a pas de diplôme, une force de caractère extraordinaire et gère pour élever seule son fils. Elle est agente d’intérim (elle travaille notamment dans l’usine qui produit les gâteaux BN), puis monte un camion à pizza, met des gifles monumentales aux hommes qui l’emmerdent et essaie de rester droite malgré les épreuves de la vie.

Les Innocents, c’est aussi l’histoire d’un grand absent dans la vie de Noé : son père, la première personne qui l’a emmené dans un stade de foot, à la Beaujoire pour voir jouer le Stade Brestois contre le FC Nantes – un des rares souvenirs qu’il garde de lui. Son père disparaît soudainement, et son oncle lui explique qu’il est parti voyage, qu’il va revenir, mais Noé a beau lui écrire, il ne reçoit jamais de réponse. Il guette en vain la Renault 25 de cette figure adorée, invente des histoires à l’école en disant qu’il est parti en Antarctique, qu’il est aventurier. Le jour où Noé doit enfin le retrouver, son père est retrouvé mort dans un accident de voiture qui cache quelque chose. A l’enterrement, il voit des hommes étranges qui tressent les louanges de son père. Il comprend alors que sa mère lui a menti et est baladé par les mensonges des adultes, jusqu’à ce qu’il découvre la vérité. Cette histoire est inspirée directement par celle de Mahir Guven, qui est né apatride, fils de réfugiés venus de Turquie. Son père était un opposant politique, condamné à mort, puis assassiné à Paris.

Les Innocents, c’est aussi l’histoire d’une époque où l’identité était une question individuelle, comme les potes de Noé qui sont kabyles, bretons, kurdes, une époque où les ados parlait sur MSN Messenger et jouaient à Age Of Empire sur ordinateur. Et c’est aussi l’histoire d’une région et d’un village dans lequel le personnage de Noé et Mahir Guven ont grandi : Saint-Sébastien-sur-Loire, à côté de Nantes. C’est la France pavillonnaire, entre les villes et la campagne, où on n’est ni riche ni pauvre (« l’argent coule pas du robinet » comme dit la mère de Noé) où la moindre galère suffit à faire basculer dans la pauvreté, et où il faut se démerder pour survivre.

Les Innocents, c’est aussi l’histoire d’un deuxième personnage : le meilleur ami de Noé, Gabriel Kalender, un kurde réfugié en France, qui parle mal français et qui protège Noé quand il se fait tabasser dans la cour. Un personnage tête brûlée, violent dans son rapport aux autres, soumis dès le plus jeune âge à une grosse tension politique. Mahir Guven a mis de lui dans ces 2 personnages, il dit qu’il a fait comme dans Dragon Ball Z : il a sorti San Goku de Vegeta et ça  donné 2 personnages : Noé, qui incarne tout ce que son enfance avait de doux, de craintif, et Gabriel, qui incarne tout ce que son enfance avait de dur.

Les Innocents est un roman plein d’humanité sur la construction d’une vie, avec ses douleurs, ses renoncements et l’émerveillement des première fois : la première fois que Noé comprend le mensonge, la première fois qu’il est confronté à la police, la première fois qu’il gagne aux billes, qu’il embrasse une fille, qu’il se fait frapper, qu’il participe à une manif… C’est un roman sur l’enfance (« le pays des problèmes heureux »), l’innocence qui disparaît à la fin de l’adolescence et l’apprentissage, avec cette leçon marquante donnée par la mère de Noé : « faut jamais se laisser faire, par personne ». Le style de Mahir Guven ressemble à ses personnages : vivant, simple, direct, plein d’émotions. On ressort de cette lecture avec une grosse interrogation : le bonheur, il ne faut pas forcément le chercher dans la société qui nous accable, dans la ville, le travail pour gagner sa vie, la réussite, l’échec, les questions qu’on se pose ou les combats qu’on mène, mais plutôt dans les choses très simples, celles qui nous ont construit quand on était enfant. C’est peut-être ce que le personnage de Noé nous dit quand il déclare à la fin du livre : « vous et moi et tous les autres, nous sommes innocents ».