MENU
Accueil
"Le Petit Didier" : JoeyStarr écrit son enfance
Écouter le direct

"Le Petit Didier" : JoeyStarr écrit son enfance

A la page du 08 octobre 20215 minutes
Joey Starr se met à hauteur d'enfant pour raconter ses blessures intimes, ses émotions et sa vie quotidienne dans le Saint-Denis des années 70...

Le Petit Didier est un livre autobiographique, dans lequel JoeyStarr raconte son enfance dans la cité Allende à Saint-Denis, dans les années 70. Dans une ambiance où les "communautés" sont inexistantes - en tout cas dans ses yeux d'enfants - et où tout le monde se mélange quelle que soit son origine. Et en lisant, on mesure comme la société a changé : à cette époque à Saint-Denis on est communiste, les immeubles sont neufs, il y a des maraîchers et des champs qui disparaissent pour laisser places aux grands ensemble, et il y a aussi un enfant qui regarde ce décor changer en permanence, c’est Didier Morville. Il raconte une époque centré sur l’humain plus que sur le paraître, où on grandissait sans réseaux sociaux : les enfants de la cité explorent le quartier en vélo jusqu’au bar-tabac PMU, avec une forme d’innocence. Une société qui paraît moins violente qu’aujourd’hui – encore une fois dans les yeux de l’enfant qu’il était.

L'écriture thérapeutique 

Joey en a parlé dans ses textes, son enfance a été difficile, et il affirme que l’écriture est une forme de thérapie. Son père est un personnage central du livre. Il fait le marché avec lui, lui apprend les bases de la cuisine, ils mangent un poulet-frite-salade le dimanche, mais c’est un père violent, qui frappe le petit Didier à coups de ceinture pour lui faire apprendre les tables de multiplications, ce qui fait dire à Joey Starr que "l'air pèse lourd entre nos murs".

Son père est un mec beau, très bon danseur, charismatique, que les autres trouvent "génial", mais le petit Didier se sent mieux chez les autres que chez lui. Il pose des mots lucides sur cette relation : "il m’a voulu au point de ne pas vouloir me partager. En même temps, il me semble ne pas m’aimer" et _o_n ressent avec lui ce mélange d’admiration, de douleur et d’incompréhension que connaissent tous les enfants abusés.

Par exemple dans une scène très forte où il raconte comment après qu'il ait avalé une pièce de monnaie, son père énervé, violent, et en même temps inquiet pour son fils, sort un couteau puis l’emmène aux urgences. L’enfant triste, un peu traumatisé, arrive quand-même à trouver une forme de complicité malheureuse dans cette relation.

C’est un père toxique, qui lui fait croire que sa mère est morte, alors qu’elle est en vie (Joey Starr l’apprendra bien plus tard et la fin du livre met leurs retrouvailles en scène d’une manière poétique et assez bouleversante).

Evidemment, le petit Didier trouve des échappatoires et des moyens de rêver tout seul en sniffant de l'eau écarlate et de la colle à rustine ("la colle est l'héro des minots". Et ce qui va le sauver, c’est ce qui se passe dehors : "__Quand je découvre le monde extérieur, je commence à comprendre que ce qui se passe chez moi n’est pas normal."

C'est un livre écrit avec les tripes. 

Joey Starr a une plume sobre, il ne fait pas de grands effets de manches et avec cette économie de mots permet de toucher au cœur. Il parvient à faire ressentir l’ambiance, les couleurs, les émotions de l'enfance. C’est un livre qui diffuse une vraie mélancolie, mais c’est aussi un livre sur l’enfance, et c’est un truc universel, parce qu’on a tous été enfant. Par exemple quand il raconte l’impatience des matchs de foot le dimanche matin, l'émerveillement de la découverte de ses protège-tibias,  la joie de retrouver ses amis, les lumières de la ville ou d’une fête, ce qu’on ressent à un mariage en étant gamin… 

Dans une certaine mesure, on retrouve dans Le Petit Didier ce qu'on peut ressentir en lisant des livres comme Le Premier Homme d’Albert Camus ou dans les livres de John Fante : on voit le monde uniquement à hauteur d'enfant. Joey Starr arrive à faire quelque chose qui tient du miracle : il ne pose pas des mots d’adultes sur les blessures intimes, sur la tristesse, sur la joie… mais des mots d’enfants. Le livre finit sur son départ en pension où il se retrouve livré à lui-même, mais en groupe. C'est le début d’une autre histoire pour un enfant blessé prêt à manger le monde, qui achève son récit sur ces mots : "je réussis toujours à me trouver un vélo, un copain, à m’émerveiller. En bricolant, je me suis fait un monde. Un monde dans lequel, finalement, ça va."