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"Le Duel des grand-mères" : le premier roman de Diadié Dembele
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"Le Duel des grand-mères" : le premier roman de Diadié Dembele

A la page du 14 janvier 20223 minutes
Un premier roman bouleversant sur la quête des origines familiales, qui amène un nouveau souffle dans le paysage littéraire.

Le duel des grands-mères est le premier roman du jeune écrivain malien Diadié Dembélé, qui a déjà publié un recueil de poésie, Les Tresses Royales, il y a 3 ans. Ce roman d’apprentissage raconte l’histoire d’un jeune garçon de 11 ans, Hamet, qui vit à Bamako avec sa famille, partageant son quotidien avec sa mère, loin de son père absent parce qu’il travaille en France. Comme tous les préados du monde, il s’amuse avec ses amis et fait des bêtises, mais il est pris au cœur de plusieurs identités. Il parle 3 langues : le bambara, comme la grande partie des habitants de Bamako, le soninké, qu’on parle dans le village de sa famille, et le français, qu’il apprend à l’école comme l’a voulu son père. Hamet, qui se soumet aux injonctions linguistiques de l'école, adore lire des romans en français et les membres de sa famille ne comprennent pas pourquoi il préfère regarder des émissions françaises comme Des Chiffres et des lettres plutôt que les émissions du pays. Ses parents trouvent qu’il est trop indiscipliné et ont peur qu’il oublie sa langue natale, le soninké, et les traditions qui vont avec ; alors pour le cadrer ils décident de l’envoyer quelques mois dans le village où vit sa grand-mère.

Un retour au source

En arrivant au village, Hamet bascule dans une autre réalité : fini la ville, il plonge dans le monde rural. Il rencontre un univers entier avec ses codes, ses rites, ses légendes, ses héros, ses émotions, ses personnages, ses amitiés…. Il se confronte à la pêche, au travail des champs, au regard des autres qui ne parlent que le soninké et pas le bambara, et découvre une autre façon de voir le monde. Par exemple la science qu’il a apprise à l’école est considérée comme « la sorcellerie des blancs » au village et elle est remplacée par un rapport à la nature beaucoup plus instinctif. Il apprend aussi une mentalité différente, avec des relations humaines construites autour de rumeurs, de secrets, de généalogie, et découvre un imaginaire qui repose sur des légendes et des histoires. Surtout, il rencontre ses grands-mères.

Il y a d'abord Mama Hata, puis son autre grand-mère Mama Cissé. Toutes les deux ont arrêté de se parler à cause d’un secret de famille. Au-delà de l’histoire, Diadié Dembélé rend hommage à la figure universelle des grands-mères , qui même si elles sont d'un autre temps arrivent à faire passer une forme d’éducation à travers leur sagesse et leur affection. Les deux grands-mères sont deux femmes fortes, mais elles vivent à l'ombre des hommes. Dans le village, autour du chef, du griot et de l’imam, c’est en effet le tribunal masculin qui gère les problèmes et qui étouffe les souffrances. Par exemple quand une femme est victime de violence, on lui répond : « ici ce n’est pas Bamako ».

Le Duel des grands-mères parle à tout le monde.

C'est un roman sur l’adolescence, la quête des origines et l'influence qu'elles ont sur notre vie : savoir d’où l’on vient pour mieux comprendre où l'on va. C’est aussi un livre sur la langue. Qu’on la parle, qu’on l’écrive ou qu’on la lise, elle fait partie de notre identité culturelle, familiale, personnelle. Le livre commence d'ailleurs avec cette phrase : « À la maison tout le monde parle songhay, peul, bambara, soninké, senoufo, dogon, mandinka, tamasheq, hassanya, wolof, bwa. Mais, à l’école, personne n’a le choix : il faut parler français. » Et le jeune narrateur, en quête d’identité comme tous les ados, l'affirme à un moment : « je veux retrouver ma langue ».

Diadié Dembélé écrit en français mais incorpore des mots en bambara et en soninké, ce qui contribue à la poésie du texte. Il a réussi à inventer un langage à lui, avec des images, des accents et un rythme enchanteur. On entend une voix qui est la sienne et celle de personne d’autre – ce qui est peut-être la meilleure définition d’un écrivain. Sa voix amène quelque chose de nouveau dans une littérature française enfermée sur elle-même, comme si on avait ouvert la fenêtre, et ça fait un bien fou. La littérature a besoin d’écrivains comme Diadié Dembélé !