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Frôler les murs de Tessae : un témoignage nécessaire
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Frôler les murs de Tessae : un témoignage nécessaire

A la page du 19 novembre 20215 minutes
Tessae raconte dans ce livre poignant la phobie scolaire, le harcèlement, la dépression et sa reconstruction grâce à la musique.

Tessae a 20 ans et elle fait de la musique. Elle s'est fait connaître l'année dernière sur TikTok grâce au titre Bling.  Elle est rappeuse et chanteuse à la fois, et ne veut pas qu'on la mette dans une case. Justement, l’enfermer dans une case, c’est ce que le système scolaire et les autres élèves sont fait pendant toute son enfance.

Une enfance difficile 

Elle a grandi dans une Cité du 12ème arrondissement de Marseille, avec 2 sœurs (une grande et une petite) et 3 chiens, dans une enfance marquée par la maladie de sa mère et surtout par un mal sur lequel elle a appris à mettre des mots : la phobie scolaire. Elle en parlait déjà dans ses textes et pendant le confinement, elle a décidé d’écrire ce livre, Frôler les murs, pour le raconter plus en détail et pour dire comment la musique l’a sauvée.

La critique du système scolaire

À travers une écriture très crue, très simple, elle retrace le collège, le lycée, ses amies, les violences subies, l’ambiance à la maison. Elle raconte sa chambre "le seul lieu où elle se sent en sécurité quand l’angoisse ne la lâche pas", elle nous fait vivre année par année son adolescence, qu’elle a traversée comme si elle n’allait jamais en réchapper. Tessae, qui a développé des TOC très tôt, écrit qu’elle ne s’est jamais sentie à l’aise dans une salle de classe : les sensations de honte et d’humiliation ont existé depuis la maternelle. C’est une élève timide, sans assurance quand en CP elle est diagnostiquée "dys", pour dyslexie, dyspraxie et dyscalculie. C’est là qu’elle comprend que l’école fonctionne comme un comme un moule : si on n’est pas un enfant standard, normal, alors l’école nous rejette. Dans Frôler Les Murs, elle critique beaucoup l’école française, où on apprend le contrôle de la parole et du corps, où on ne laisse pas les enfants exprimer les émotions, la confiance, la créativité ou la liberté.

En cinquième, les choses basculent pour Tessa quand elle apprend que sa mère est en train de vaincre sa leucémie. Sa souffrance prend des manifestations physiques : douleurs, hyperventilation, angoisse, larmes, envie de vomir. Elle a peur du jugement des autres en permanence. Au collège, elle raconte qu’elle vient en cours avec un foulard imbibé du parfum de sa mère autour du cou, parce que son odeur qui la rassure. Elle découvre un univers qui est "une machine à fabriquer des femmes", avec le début de la puberté, et commence à être malmenée physiquement. Bousculée, plaquée contre les portes, on tire sur son jogging en sport, elle est humiliée, moquée pour son apparence, son physique, sa manière d’être, ses poils sur les bras – un complexe qui la suit encore aujourd’hui.  En troisième, elle est devenue "la victime consentante" de son groupe de copines. En fin de troisième, elle se fait agresser sexuellement par des élèves de sixième. Puis vient le début du lycée, où elle commende à sécher les cours parce qu'il est physiquement impossible pour elle d’y aller. Elle se dit qu’elle n’a aucun espoir, se mutile avec une aiguille et refuse catégoriquement d’aller en classe. Après des moments difficiles, ponctués par l’inquiétude de ses parents, l’indifférence du système et la cruauté des autres élèves, elle voit une psychologue, puis un psychiatre, qui lui disent que ce dont elle souffre n’est pas "juste du stress" ou "l’adolescence". Ça s’appelle l’angoisse, la dépression, le harcèlement, la phobie scolaire. Elle apprend aussi qu’on en guérit, et commence un traitement avec des anxiolytiques et des séances de paroles. Elle suit des cours à distance au CNED et à l’hôpital de jour, avec des ateliers radios qui vont beaucoup l’aider, et va relever la tête petit à petit.

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Un regard lucide sur les réseaux et l’influence qu’ils ont eux sur sa souffrance

Dans _Frôler les murs, e_lle raconte notamment comment sa première photo postée sur Instagram a été une source de moquerie, comment elle s’est retrouvée insultée et harcelée sur Twitter. Mais paradoxalement les réseaux lui ont aussi permis d’exprimer son talent et de développer son amour de la musique, depuis les reprises de Twenty-One Pilot qu’elle postait sous pseudo jusqu’à Tik-Tok, qui l’a fait connaître à un public plus large.

C'est la musique qui a sauvé Tessae.  Depuis sa petite enfance avec sa mère et ses sœurs, la musique a été un fil conducteur dans sa vie - c'est aussi le fil conducteur de son livre - et les cours de chant et de musique ont toujours été pour elle une lumière dans le noir. Elle a eu des révélations successives : le boys band Road Trip, One Direction, Billie Eilish, qui a un jour liké une de ses covers, et Rilès, qui a marqué un tournant dans sa vie : c’était son premier concert et c’est le manageur de Rilès, Sofian, qui l’a contactée sur Insta pour l’encourager à continuer dans la musique, puis qui lui a mis le pied à l'étrier par la suite. Elle raconte également sa découverte d’Orlesan, de Jorja Smith, et affirme qu’elle ose beaucoup plus se livrer quand elle écrit en anglais. Elle s’est aidé des univers de Damso et Booba pour écrire en français, et son rapport à la musique peut être résumé par cette phrase : 

Quand je chante, c’est comme si je reprenais possession de mon corps et que j’arrivais à mettre mon cerveau sur pause »

La parole pour ceux qu’on entend pas, ceux qu’on ne croit pas

Frôler les murs un livre branché directement sur les ressentis et le vécu de Tessae, qui peut faire monter les larmes aux yeux dans les pages où elle raconte commet sa grande sœur l’a aidée à monter sur scène devant tout le lycée alors qu’elle n’avait plus le droit d’y revenir. C’est un livre nécessaire aujourd’hui. Lisez- le si vous êtes au lycée, même si vous y êtes plus. Faites le lire à vos petits frères, à vos petites sœurs, à vos enfants. C’est un livre branché directement sur sa souffrance, écrit avec les tripes, le cœur, le cerveau, et c’est un livre qui donne ce dont on a besoin aujourd’hui : de la franchise, dans les anecdotes et les détails de ses crises et de ses angoisses, avec une parole de vérité. Tessae s'est fixée une mission, celle de "prendre la parole pour ceux qu’on entend pas, ceux qu’on ne croit pas", et son livre est la preuve que la lumière peut parfois venir de l’écriture. Elle a fini par monter sur scène aux côtés de Booba après avoir remporté un concours,  au festival We Love Green, et résume ce moment de la manière suivante : "en juin 2019, je n’ai pas passe mon bac mais j’ai chanté devant plus de 40 000 personnes". En fermant le livre, on a une petite pensée pour celles et ceux qui ont ignoré sa souffrance et qui l’ont harcelée, et on se dit que la plus belle des revanches est dans ces pages, qui racontent ce que Tessae est devenue.

En annexe du livre, on trouve de nombreuses coordonnées d'associations, organismes médicaux et aides diverses pour les enfants et adolescents qui souffrent de phobie scolaire, harcèlement ou dépression. On estime que 8 % des jeunes âgés de 12 à 18 ans souffrent de dépression en France, et au moins 2 % des élèves de phobie scolaire.