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Comment aborder différemment la littérature au lycée ?
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Comment aborder différemment la littérature au lycée ?

A la page du 26 novembre 20216 minutes
La littérature enseignée au lycée reste dans les mêmes cases étriquées depuis des années. Qu'est-ce qu'on pourrait imaginer pour changer ça ?

Aujourd'hui au lycée, les élèves étudient Rabelais, Candide, Phèdre, Electre et La Princesse de Clève de… oit des livres qui étaient déjà au programme il y a plusieurs vingt ans. Pourquoi on n'enseigne que cette littérature, dans un monde où existent Le Seigneur des Anneaux, Jack Kerouac et L’Attaque des Titans ? Pourquoi est-ce que l’école se cantonne à un programme uniquement centré sur le français ?  Pourquoi est-ce qu’on n’arrête pas d’appeler cette matière « français » pour l’appeler tout simplement « littérature » ? Pourquoi on n’étudie pas des auteurs italiens, espagnols, algériens, allemands, sénégalais, américains, japonais ?

La littérature au lycée, c’est majoritairement de la contrainte, alors que ça devrait être du plaisir. Par exemple, on pourrait étudier Dragon Ball pour comprendre comment fonctionnent un schéma narratif, une intrigue et les rapports entre des personnages, et ça ferait un super point d’entrée vers les œuvres de Shakespeare ou vers l’Iliade. Je ne dis pas qu’il faut balayer d’un revers de main le patrimoine littéraire, mais Victor Hugo et Voltaire sont aussi prisonniers de leur contexte historique. Les préoccupations de Candide, de Gargantua ou de La Princesse de Clèves sont universelles, d’accord, mais elles sont aussi datées !  D’ailleurs ça ne trompe pas : tous les auteurs qu’on étudie au lycée sont morts. Alors qu’il existe des autrices / auteurs vivants, et même des nouvelles voix, jeunes, avec des préoccupations générationnelles : Marin Fouqué, Fatima Daas par exemple. C'est frappant de constater à quel point la littérature qu’on enseigne au lycée est propre. Elle est académique. Alors que la littérature, c’est sale, ça parle aussi de sexe, de drogue, de viols, d'addiction, de honte, de lose, d’amours perdus, de galères d’argent, de la violence du monde d'aujourd'hui et d'hier… Il y  a des genres littéraires qui peuvent amener ça, comme le témoignage, le polar (James Lee Burke par exemple) ou la fantasy…

Si on prend la science-fiction par exemple, c’est une littérature qui pose les enjeux de demain : transhumanisme, rapport aux technologies de la surveillance, à l’économie qui prend toute la place… Pourquoi on ne l'étudie pas à l'école ?D’ailleurs il faudrait peut-être aussi interroger la notion de « classique ». Des classiques, il y en a à chaque époque. Et en 2021, y a des classiques utiles pour décrypter le monde d’aujourd’hui : Albert Camus (La Peste), Toni Morrison, écrivaine afro-américaine, prix Nobel 1993, Aimé Césaire (poète martiniquais), Alain Damasio (science-fiction), Marie N’Diaye, Virginie Despentes, Louis-Ferdinand Céline...

On peut aussi de la poésie. Pour apprendre le multisyllabique, les pieds, les rimes, l’alexandrin et les figures de styles, il n'y a pas que Ronsard et Verlaine, même s'ils sont essentiels. Il y a aussi le rap (souvenons-nous que RAP est l’acronyme de Rhyme And Poetry). Et c’est peut-être un moyen tout aussi pertinent d’étudier l’écriture. Booba qui écrit « ma jeunesse est la couleur des trains », Médine qui fait ses séries de morceaux Enfants du destin, qui parle de Verlaine et Rimbaud dans Clash Royal, l’art du storytelling chez Oxmo Puccino, un titre comme A Minuit L’Egorgeur de La Rumeur, qui est un pur poème, la plume de Casey, de Flynt, celle de Lino, Rohff dans Testament… C’est de la poésie. Le rap, c’est aussi une évolution de la langue française. C’est la littérature d’aujourd’hui : il raconte la réalité comme les sociologues, la fiction comme les romanciers, et il fait passer des images comme les poètes. Trois raisons pour l'étudier (un peu) au lycée.

Au final, la question qu'on peut se poser est la suivante : la lecture au lycée, est-ce que c’est pour se constituer une culture générale, pour transmettre un patrimoine ou pour se faire plaisir ? Un peu des trois, mais il ne faut jamais oublier que le livre c’est un outil : pour se confronter à un propos, pour rêver, pour rentrer dans l’intimité d’une autrice ou d’un auteur, et pour ralentir le temps quand on tourne les pages. Bref, vivement que Tolkien et Oxmo soient au programme à côté de Molière et Baudelaire.