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"Ma 6-T va crack-er", 23 ans après
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"MA 6-T va craquer" de Jean-François Richet
"MA 6-T va craquer" de Jean-François Richet

"Ma 6-T va crack-er", 23 ans après

A l'été 1997 sortait le film "Ma 6-T va crack-er", accompagné d'un album qui a marqué son époque. Pour un petit anniversaire sous forme de retour en arrière, suivez le guide.

Le 2 juillet 1997, le cinéma français accueillait dans ses salles un long-métrage nommé Ma 6-T va crack-er. Conçu comme un brûlot, le second long-métrage de son réalisateur Jean-François Richet est connu encore aujourd’hui, ne serait-ce que grâce à sa bande originale. Avec 23 années de recul, on tente de faire le point.

Un pari

Richet a financé son 1er long, Etat des lieux, en… jouant son RMI au casino. Il a gagné la mise et a tout investi dans le film. Niveau détermination ça se pose là. Très impliqué, c’est lui qui va par la suite chercher le duo de compositeurs qui signera la B.O, et selon les musiciens, c’est aussi lui qui négocie tranquillement le budget (1 million de francs/150 000 euros) auprès de Pascal Caucheteux de Why Not Productions et Michel Duvall des éditions Delabel/Virgin. Côté caméras, en terme de tournage pur et dur, cela s’étale sur deux ans en raison du quartier choisi, pour que tout se déroule correctement. Si la ville a bel et bien donné les autorisations de filmer, ça s’est arrêté là et toute l’équipe a dû se débrouiller seule, que ce soit en termes de moyens ou pour s’adapter au lieu. A noter que lors de la scène du concert en boîte, le rappeur Eben, qui rappe à l’écran, s’est souvenu en interview que la bagarre générale qui se déclenche n’était pas prévue mais le réalisateur l’a filmée et l’a intégrée au montage.

Une Bande Originale culte...

Contrairement à la façon habituelle de travailler dans la plupart des albums de rap qui accompagnent un long-métrage de cinéma, ici les musiques ne sont pas juste « inspirées de ». Les frères Mike et Fabien Kourtzer, qui forment le duo White & Spirit, ne s’occupent pas uniquement des instrus de chaque MC (excepté le morceau d’Assassin, conçu de manière externe) mais bel et bien de l’ensemble de l’habillage musical du film. C’est-à-dire que vous entendez pratiquement tous les samples ou au moins des variations de classiques du rap au sein même du film dans différentes scènes. Tantôt avec un bpm différent, tantôt dénué de beat, mais elles sont là. Et reconnaître les notes de Retour aux pyramides en pleine scène de course-poursuite, c’est quand même stylé. En se penchant de plus près sur l’album, facile de comprendre pourquoi il est à présent considéré comme un classique. Entre le casting 5 étoiles qui réunit entre autres Assassin, Stomy, IAM, Passi, Les X-Men, et même l’américain KRS One, sans oublier bien sûr les 2 Bal 2 Neg et Mystik, facile de comprendre pourquoi ça a laissé des traces. Même sur le moment, l’album est disque d’or assez vite, et on parle du disque d’or des années 90 : 100 000 exemplaires vendus en physique.

...plus que le film ?

A contrario d’autres œuvres de l’époque, Ma 6-T va crack-er n’est pas si souvent cité que ça parmi la jeune génération. Pas par dénigrement mais simplement parce qu’il a moins traversé le temps, voilà tout. Malgré ça, le côté coup-de-poing de la mise en scène laisse quelques scènes fortes en tête, notamment le passage de l’émeute face aux forces de l’ordre. Cependant la presse descend pas mal le résultat final, le phénomène prend moins que d’autres. Tout cela est à relativiser tout de même puisque d’une part, on peut aussi considérer le film comme le point de départ de la carrière plutôt réussie du réalisateur qui est depuis devenu un habitué du cinéma français mais aussi des productions internationales. Si le film avait été un échec absolu, il lui aurait été plus difficile de rebondir.

A l’ombre de "La Haine"

A l’ombre de la haine est le titre d’un film américain sorti en 2002 qui n’a aucun foutu rapport avec ce dont on parle depuis le début de cet article. En revanche, ces quelques mots résument pas mal la situation du long-métrage. Sorti 2 ans après La Haine, Ma 6-T va crack-er y est souvent comparé, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs. Sauf que c’est un parallèle qui n’est pas forcément à son avantage. Là où Kassovitz s’était pas mal concentré sur l’aspect esthétique et symbolique, Richet est beaucoup plus brut de décoffrage, dans la mise en scène comme dans le discours. Pour ne donner qu’un seul exemple représentatif, chez lui, tous les acteurs sont amateurs, pour le meilleur et pour le pire. Le côté guerre des gangs est totalement présent et assumé ; surtout, les personnages sont pour la plupart parfaitement conscients de leur place dans la société et cela donne des répliques d’analyse façon lutte des classes en plein milieu de dialogues plus banals. D’un côté, montrer des héros intelligents et pas juste bêtes et méchants ou manipulés, c’est positif, de l’autre, ce genre de dialogues s’intègrent difficilement de manière naturelle, ce qui peut donner un côté artificiel à certains enchaînements.

A choisir, nombreux sont ceux qui lui préfèrent l’œuvre de Kasso, reléguant le film de Richet au rang de La Haine bis, en moins réussi. Un peu comme quand Djadja et Dinaz ont débarqué après l’explosion de PNL, si vous préférez. Sauf que cela se double d’autre chose : le choc. La presse de l’époque considère par-dessus le marché que cela relève de la provoc maladroite et gratuite, ce qui n’arrange pas son appréciation du film. L’équipe de son côté a toujours dit qu’ils n’avaient fait qu’illustrer une réalité que peu voulaient regarder en face.

Concert avorté

C’est de notoriété publique en 2020, les préfets sont extrêmement doués pour pourrir la vie des braves gens. À la base, un concert réunissant tous les artistes ayant participé à la B.O était prévu à La Cigale l’année de sortie du film. Les places ont toutes été vendues en deux jours mais le show n’a tout bonnement jamais eu lieu. Impossible de savoir si c’est la réputation sulfureuse du film ou la simple perspective d’avoir autant de rappeurs réunis pour un même événement, toujours est-il que la préfecture n’a pas donné l’autorisation pour l’événement, sous prétexte de potentiel trouble à l’ordre public.

Cercle Rouge

L’album sort sur le label indé Cercle Rouge, qui produira par la suite la compilation du même nom et travaillera notamment avec les rappeurs Yazid, Eben ou encore Mystik. Fondé par Richet associé à White & Spirit, ce label est une référence pour pas mal de puristes, et à raison. C’est entre autres Cercle Rouge Productions qui a sorti les maxis 11’30 contre les Lois Racistes mais aussi 16’30 contre la Censure. Comme leurs noms l’indiquent, il s’agissait de posse-cut qui réunissaient à chaque fois une vingtaine de rappeurs, têtes d’affiche et artistes moins exposés confondus, tous unis pour dénoncer les lois Debré (et plus généralement anti-immigration) dans le premier cas et la censure en général dans le second.

La vision du rap français

Si le titre du film est cité voire carrément repris, ça va rarement plus loin. Le nom des personnages ne fait pas partie des name-dropping récurrents du rap français, qui semble avoir retenu le film pour sa B.O et son titre ainsi que la réputation sulfureuse façon « bordel dans la cité ». Ensuite, dans le contexte de l’époque, certains se sont montrés assez circonspects quant au traitement du quotidien des personnages montrés dans le long-métrage. On peut évidemment citer Fabe sur Nuage sans fin et son fameux « ils banalisent et nous on réalise sans analyser, la différence entre Spike Lee, Kassovitz et Richet : c'est que Spike Lee parle de ce qu'il est sans excès, sans vous vexer, nos petits frères regardent vos films à succès, vous fantasmez sur noirs, arabes et jeunes de cités, incitez, excitez, mais existez-vous pour nous mettre la corde au cou ou pour résister ? Faudrait savoir, avoir de l'espoir c'est bien joli mais pousser les gens à la guerre, chars contre pierres, je trouve ça pourri ». En bref, certains trouvent que le film exagère et laisse un peu trop libre cours aux fantasmes de violences qui nourrissent l’imaginaire français dès qu’on parle de cité. Même les X-Men ont raconté dans plusieurs interviews qu’ils avaient découvert le film seulement après avoir enregistré Retour aux pyramides, et que s’ils ne reniaient rien, ils s’attendaient à un autre résultat et étaient un poil déçus.

L'évolution de White & Spirit

Tout cela nous amène évidemment à cette question : que sont donc devenus les compositeurs White & Spirit ? Entre la première époque Cercle Rouge et l’album de Mesrine, même s’ils sont moins présents sur la scène rap, ils n’ont pas abandonné la musique, bien loin de là. En réalité, on peut même penser que leur travail sur Ma 6T va crack-er a été le plus grand tournant de leur carrière. En effet, s’ils ont délaissé la production pour des rappeurs, ils se sont investis à fond dans la musique de film, sur le long terme. On peut citer leur travail sur des films de Richet comme Blood Father mais aussi pas mal d’autres assez prestigieux : Corporate, De rouille et d'os, Un conte de noël, De battre mon cœur s'est arrêté, Rois et reines, L'intervention, la série Jack Ryan...

Jean-François Richet

L’homme devant et derrière la caméra, c’est Jean-François Richet, cinéaste alors âgé d’une trentaine d’années qui joue également Jeff, un des personnages principaux. On pense ce que l’on veut du film, mais ce serait une erreur de croire que le réalisateur a sauté par opportunisme dans la triste mode des « films de banlieue » (appellation déjà absurde, cf cet article). Outre des courts-métrages, le bonhomme avait déjà signé Etat des lieux, qui se concentrait dès 1995 sur la vie en quartier populaire à travers le portrait d’un homme. Marxiste convaincu, le metteur en scène veut avant tout filmer la révolte d’une population opprimée. Il n’a d’ailleurs jamais caché ses opinions et motivations politiques à l’époque, que ce soit sur le terrain du 7e art ou dans sa vision de la musique qui l’accompagne. Il partage évidemment ces valeurs avec le duo White & Spirit. 

Ainsi, dans l’album-compilation Cercle Rouge qui pourrait presque être considéré comme une suite non officielle à la B.O du film tant les thèmes se répondent, un aspect du livret est sans équivoque. Richet signe un long message façon déclaration de parti, où il explique directement que la démarche du label se veut éminemment politique et se revendique du communisme originel. Même si aujourd’hui d’aucun trouveraient ça naïf, c’était extrêmement rare à l’époque (et ça l’est toujours) d’avoir une idéologie revendiquée à ce point, sans faux-semblant. Bien entendu les années sont passées, le cinéaste s’est exporté à l’étranger avec Assaut sur le central 13, remake du classique de Carpenter ou encore Blood Father, a signé quelques succès français et même décroché le César du meilleur réalisateur pour son diptyque Mesrine – L’instinct de mort et L’Ennemi Public numéro 1.

Mesrine, les retrouvailles

C’est également Richet qui tourne le biopic en deux volets de Jacques Mesrine, célèbre truand français. A cette occasion, la configuration est sensiblement la même, malgré les 12 ans et quelques millions de budget d’écart : un album de musiques inspirées du film voit le jour, et ce sont à nouveau White & Spirit qui sont aux manettes. Ils s’offrent un casting de rappeurs actualisé : Nessbeal, Seth Gueko, Rohff, Kery James, Lino, Rim’K, Veust… mais aussi des « habitués » déjà présents sur Ma 6T va crack-er, tels Akhenaton, Les X-Men, ou encore Rockin’Squat. Le duo fonctionne de la même façon, en donnant non pas des instructions précises calquées sur des séquences ciblées du film mais en privilégiant les thèmes présents et l’ambiance. Par exemple AKH a travaillé sur la peur et la pression qu’éprouve un braqueur juste avant de passer à l’acte.

C’est sans doute pour ça que l’album contient ce qui reste un des meilleurs solos de Mokless de la toute fin des années 2000, une narration en point de vue interne de la vie du gangster qui défile devant ses yeux alors qu’il se fait tuer.