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Ladj Ly : "Les Misérables, c'est mon témoignage"
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Ladj Ly
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Ladj Ly : "Les Misérables, c'est mon témoignage"

"Les Misérables", premier film de Ladj Ly, sort au ciné le 20 novembre. L'histoire d'une bavure policière dans une cité de Clichy dans le 93. Un film brut, poignant et bouleversant de vérité, qui a reçu le prix du Jury à Cannes cette année. Rencontre avec Ladj Ly.

Mouv : Avant d'être un long-métrage, Les Misérables était un court. Tu as toujours voulu en faire un film ?

Ladj Ly : Ça faisait 10 ans que j’avais envie d’un film. Ça a commencé avec la bavure policière que j’ai filmée en 2008, et sur les conseils de Costa Gavras, j’ai décidé de la diffuser sur internet. Suite à cela, il y a eu une enquête de l’IGPN et des policiers suspendus, ce qui était une première en France. Ça a été le point de départ vu l’impact que ça a eu avec la force de l’image. Et du coup, je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse un film et à partir de là ça a été le parcours du combattant…

Pourquoi ça ? 

Tout est très compliqué quand on veut s’attaquer à ce genre de sujet. C’est dur de trouver des financements, on a dû le faire avec moins de la moitié du budget. Mais bon, aujourd’hui quand on voit tout ce qu’il se passe autour du film, on se dit qu’en fait c’est comme ça qu’on fait des bonnes choses, quand tout est compliqué.

Tu le définirais comment ce film ? 

C’est avant tout un témoignage. Un témoignage de ce que j’ai pu vivre sur ce territoire, car j’habite à Montfermeil depuis plus de 30 ans. Donc c’est mon témoignage, décrire cette situation, décrire les différentes problématiques sur ce territoire. Les banlieues, on en entend parler tout le temps à travers les médias et les politiques mais j’estime qu’il y a un fossé entre ce qu’ils racontent et la réalité du terrain. Donc pour moi, c’était important d’expliquer comment ça se passe de l'intérieur, sans prendre parti, sans porter de jugement sur mes personnages, mais juste de décrire cette réalité. 

Et tu as choisi de prendre le point de vue de policier de la BAC, pourquoi ? 

Avec Alexis Manenti et Giordano Gederlini (les co-scénaristes du film), on a trouvé ça plus malin et plus intelligent de raconter l’histoire du point de vue de la police. Déjà car personne n’allait m’attendre en utilisant ce point de vue, et ensuite parce que c’est le point de vue d’un flic qui ne connaît pas du tout la banlieue et qui va découvrir cette cité. Du coup, le spectateur va pouvoir se mettre à sa place de ce personnage pour découvrir. Car les gens ne connaissent pas forcément la banlieue de l'intérieur, très peu de gens y ont mis les pieds. Donc c’était important de passer par l’œil du nouveau qui débarque et d’être en immersion les 50 premières minutes.

Oui ça se fait pas souvent d’ailleurs ça…

Non, c’est ce que j’ai cru comprendre. Normalement l’élément déclencheur arrive au bout de 5 minutes. Nous c’est au bout de cinquante. Mais c’était une vraie volonté, on a été jusqu’au bout. C’était vraiment nécessaire pour découvrir les territoires et pour qu’on comprenne nos personnages. Et à partir du moment où on a compris, l’action démarre et la tension monte jusqu’à la fin. C’était un vrai pari de faire ça, et au final on en est très content.

Et tu as pu parler avec des vrais policiers de la BAC en amont ? 

Oui bien sûr, il y a tout un travail qui a été fait. Déjà avec toute l’expérience que j’ai pu acquérir pendant 10 ans en les filmant. Puis on a été en immersion avec des équipes de la BAC (brigade anti-criminalité), on a rencontré des policiers et on a beaucoup échangé avec eux pour être le plus juste possible et ne pas prendre parti. Donc c’était intéressant d’aller dans tous les camps pour voir comment chacun vivait les choses. 

Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga
Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga

Avec le titre du film, et une citation à la fin, tu rends hommage à Victor Hugo. C’est quoi son rapport avec Montfermeil ? 

Il a écrit une partie des Misérables à Montfermeil donc, depuis qu’on est en primaire, on nous parle de Victor Hugo ! On allait visiter la maison des thénardiers, la fontaine Jean-Valjean, le lavoir où Causette allait laver son linge. Donc on a une histoire assez particulière avec. Et forcément, il s’appelle Les Misérables, et il se trouve que la misère est toujours présente sur ce territoire plus d’un siècle et demi plus tard. Donc c’était vraiment un clin d'œil qu’on a voulu faire.

Et comment tu as choisis les acteurs ? 

Sachant qu’on avait déjà fait le court un an avant, j’ai repris les mêmes ! Alexis Manenti fait aussi partie du collectif Kourtrajmé, Djebril Zonga habite à Clichy et Damien Bonnard je l’ai découvert et trouvé vraiment parfait pour ce rôle. Et après, tout les autres personnages sont des gens qu’on a casté directement sur le territoire. On a bossé avec plus de 200 personnes de Montfermeil entre la figuration, les mecs qui ont géré le plateau... on a filé plein de postes à plein d’habitants. C’est important car au départ, c’est aussi leur histoire. 

Et est-que ce que la situation que tu décris à Montfermeil est la même dans les autres banlieues ? 

Oui, malheureusement, ce sont les mêmes codes. Après, il y a des cités qui sont encore pires. Par exemple les Bosquets à Clichy-sous-Bois, qui restent l’une des références du ghetto en France. J’espère en tout cas que les banlieusards vont se déplacer voir le film car pour moi c’est hyper important.

Il y a 4 ans, tu as réalisé un documentaire en 2015 “365 jours à Clichy Montfermeil.” Est-ce qu’il y a des choses qui ont changé depuis ? 

Non... Même si je n'ai pas envie de dire non plus que rien a changé. Par exemple l’urbanisme a évolué. On a eu le plus gros plan de rénovation urbaine et la cité des Bosquets a été totalement transformée. Ça, c’est plutôt positif mais, mis à part ça, les choses n’ont pas plus changé que ça. La misère sociale est toujours présente et le taux de chômage est ultra élevé dans ce territoire. La cité est hyper difficile d’accès, pour aller sur Paris, on est à 15 kilomètres et il faut 1h30 voire 2h pour y aller.

Et même constat pour le rapport avec la police ?

Oui, d’autant plus que maintenant ça ne touche plus seulement les cités. Maintenant, ça touche toute la France. On le voit bien avec le mouvement des gilets jaunes. Nous ça fait 20 ans qu’on est gilets jaunes, qu’on subit ces violences policières et cette misère sociale. Aujourd’hui, il y a la classe moyenne qui est touchée et quelque part ça fait du bien car elle va pouvoir se mettre à notre place et nous comprendre enfin car nous, on nous a toujours dit qu’on était des délinquants, des voyous, des casseurs. Sauf que nous aussi, on voulait juste revendiquer nos droits comme le font aujourd’hui les gilets jaunes. 

C’est qui du coup ces “misérables” ? 

Ce sont tous les pauvres, ceux qui ne s’en sortent pas, qui ont du mal à joindre leurs fins de mois. C’est tout le monde car la misère est partout. Pas que dans les banlieues mais aussi dans les zones rurales, en province, donc ça touche une grosse partie de la population française. 

Et pourquoi cette affiche, où l’on voit les Champs Elysées après la victoire de la coupe du monde avec plein de personnes ? 

Clairement pour moi, c’est la France. Mon film, c’est un film patriote qui parle de la France d’aujourd’hui. La première séquence, ce sont des gamins qui quittent leur quartier pour aller à Paris supporter l’équipe de France car ils sont avant tout Français. C’était important pour moi de commencer le film comme ça, pour montrer cette unité où l’on est tous ensemble sans différence. Et, malheureusement, aujourd’hui il n'y a que le foot qui arrive à faire en sorte qu’on soit tous ensemble, qu’on soit tous Français... Et quand le match se termine chacun retourne à sa condition.