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"La Haine" en 25 infos, 25 ans ans après
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La Haine - affiche film (Matthieu Kassovitz)
La Haine - affiche film (Matthieu Kassovitz)

"La Haine" en 25 infos, 25 ans ans après

A l’occasion des 25 ans du film La Haine, retour sur le long-métrage, en long en large et en travers.

Le 31 mai 1995 sortait le film La Haine, second long-métrage de Mathieu Kassovitz. Le film a marqué le paysage cinématographique de l’époque et continue d’avoir un impact encore aujourd’hui. Pour l’anniversaire de sa sortie (25 ans déjà, ça nous rajeunit pas), repenchons-nous sur ce cas bien particulier.

Le fait divers à l’origine 

Tout part du choc que Mathieu Kassovitz ressent en découvrant l’histoire de Makomé M’bowolé. Le 6 avril 1993, le jeune homme d’origine zaïroise est tué à bout portant d’une balle dans la tête par un policier, l’inspecteur Compain, lors d’un interrogatoire, à l’intérieur d’un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris. Le meurtrier aurait voulu lui faire peur et le coup serait « parti tout seul ». S’ensuivent plusieurs émeutes et affrontements avec les forces de l’ordre sur place.

« Film de banlieue » 

C’est l’appellation que la presse a vite collée au film. Une étiquette que Kassovitz a pourtant toujours rejetée, mais qui est restée. Elle permettait à beaucoup de feignasses de rassembler dans une même case à peu près tous les films qui traitent de près ou de loin de sujets liés à la vie en cité (Ma 6-t va cracker, Raï, jusqu’aux Misérables aujourd’hui), même s’ils n’ont pas grand-chose à voir entre eux. Hamé de La Rumeur a un avis assez tranché là-dessus : « il y a eu toute une vague entre 92 et 95 de films « sur la banlieue », qui se passaient en périphérie, effectivement. Personnellement j’ai jamais été attiré par cette vague. L’appellation est super gênante. Déjà parce qu’on en parle comme d’un genre à part entière, comme on aurait dit ‘’c’est un western’’ ou ‘’c’est un polar’’, on disait ‘’ c’est un film de banlieue’’. Comme s’il y avait des codes, des trucs immuables dès que tu filmes un quartier pauvre ».

Acclimatation

La première partie du film (quand les 3 héros sont dans leur quartier) a été tournée à Chanteloup-les-Vignes, et l’équipe a expliqué qu’il leur avait d’abord fallu se faire accepter de la population avant de pouvoir envisager quoi que ce soit. « Avant de parler d’autorisation de la mairie, il fallait l’autorisation des mecs de la cité », avait expliqué le réalisateur. A noter que cette acclimatation allait dans les deux sens : certains bouts de dialogues sont inspirés de scènes de vie qui se déroulaient en temps réel, etc. Dans une édition collector sortie pour les 10 ans du film, un petit reportage donne la parole à deux habitants qui se rappellent des anecdotes de tournage.

Kassovitz et Chanteloup les vignes

Mathieu Kassovitz a mené une sorte d’action sociale dans la ville en payant notamment des fournitures scolaires pendant quelques années, avant de s’arrêter car il ne pouvait plus trop se déplacer sur place par manque de temps et ne voulait pas faire ça à distance sans aucun suivi.

Spike Lee

Nombreux sont ceux qui ont vu dans La Haine une sorte de pendant franchouillard à Do The Right Thing de Spike Lee. En réalité, même si le cinéaste français s’est toujours déclaré très admirateur du style de Lee, le parallèle marche bien mieux pour son premier film, Métisse, qui est une reprise assumée de Nola Darling, tandis que La Haine s’éloigne pas mal de Do The Right Thing même si le thème des bavures policières est évidemment présent.

Léger souci : Spike Lee n’a pas été très enchanté par la comparaison à l’époque et n’a pas spécialement d’affection pour Mathieu Kassovitz et son cinéma, c’était plutôt un amour à sens unique.

Malentendu

Avec du recul, le metteur en scène a admis que la promo lui avait un peu échappé dans le sens où il avait dû subir des imprévus qui lui laissaient le sentiment de se faire manipuler. Il avait insisté pour emmener l’équipe au sens large (acteurs et mecs du quartier avec lui) mais se retrouvait seul à être photographié pour une couverture de magazine, VSD ne retient que l’aspect folklorique et ajoute un mini-lexique intitulé sur le mode « apprenez à parler comme en banlieue », etc. Le second problème est plus profond. Les journalistes ne connaissant pas ou peu la vie en cité, ils surestiment totalement l’aspect documentaire du film, ce qui conduit à des déceptions chez certains spectateurs qui trouvent du coup que tout est quand même bien trop exagéré.

L’aspect comique

La réputation du film lui confère jusqu’à aujourd’hui un côté brûlot, on le qualifie volontiers de « film choc », « film coup de poing », etc. Pourtant, on rit aussi beaucoup devant La Haine (au point que Télérama l’a qualifié lors d’une diffusion télé de « comédie documentariste ») : entre les réactions cocasses des personnages, les dialogues, le comique évident de certaines situations, tout n’est pas si hardcore que ça.

Spielberg

Le film a connu une sortie aux USA. Consécration ultime, Steven Spielberg l’a vu et a pas mal apprécié. A sa grande surprise Mathieu Kassovitz a reçu un fax où le réalisateur américain parlait de son long-métrage en termes plutôt élogieux avec même un parallèle avec Scorsese. A priori tu peux mourir tranquille après ça.

Cannes

La Haine remporte le très convoité Prix de la mise en scène au festival de Cannes. Au-delà du prestige, la rencontre entre deux mondes assez distants est amusante : des rappeurs font l’effort de se mettre en costard mais le réalisateur n’avait pas prévu de le faire, il se retrouve donc à acheter un ensemble en catastrophe (dont une étrange cravate à pompon), la montée des marches est bordélique, etc.

A noter que le film a également été pas mal récompensé aux Césars (Meilleur film, meilleur montage, césar du producteur de l'année) mais seul Hubert Koundé s’est rendu à la cérémonie, le reste de l’équipe la boycottait.

La police

A la sortie de la projection cannoise, comme pour tous les autres films, des policiers assurent la sécurité en étant présent en rang sur les côtés. Sauf qu’exceptionnellement, cette fois ils tournent tous le dos à l’équipe. A noter que pourtant aucun d’entre eux n’avait vu le film, mais connaissant le thème des bavures, ils partaient du principe que ça n’allait pas leur plaire.

Expression Direkt

Il s’agit du seul groupe de rap français qui a un titre véritablement présent dans le film avec Mon esprit part en couilles, utilisé pour la séquence en voiture qui termine par une grosse embrouille.

Douste-blazy

Ministre de la Culture à l’époque, Philippe Douste-Blazy n’a pas supporté la violence de la fin du film : trop sensible, il se cachait les yeux au moment de la dernière séquence. C’est l’acteur Marc Duret, assis à côté de lui, qui l’a révélé à France Info. On ne se moque pas.

Hip Hop 

Kassovitz a estimé bien plus tard que l’influence du hip hop était finalement la plus forte dans La Haine. Effectivement, outre le rap, le film nous montre une séquence de deejaying, de danse, et le côté tag/graff est aussi présent. A noter que ce sont des membres d’Aktuel force et de Quintessence Crew que l’on voit breaker sur l’imparable More Bounce To The Ounce.

Un succès surprise

Cela paraît évident à présent mais à l’époque, le film est un pari et personne n’imagine une telle réception publique et critique. Pour le cinéaste, c’était déjà beaucoup d’avoir réussi à tourner le film qu’il voulait dans les conditions qu’il voulait, et basta. C’est suite au choc provoqué à Cannes que la distribution augmente le nombre de copies.

L’album

La bande originale du film n’est pas du tout blindée de rap français, en revanche La Haine a engendré ce qui se faisait pas mal à l’époque : un album de « musiques inspirées du film ». Cela signifie qu’on a réuni des rappeurs, et que chacun a choisi une séquence qu’il voulait illustrer en musique. Assassin se charge des bavures avec L’État Assassine, IAM pointe le danger des armes sur La 25e image, Les Sages poètes de la rue dépeignent le contrôle et la garde à vue avec Bons Baisers du poste, etc. Cet album est aujourd’hui considéré comme un classique du rap français.

Sacrifice de poulets

Autre gros titre de l’album, le classique du Ministère A.M.E.R qui ont de leur côté choisi d’illustrer la thématique de l’émeute anti-police, tout simplement. Le morceau fait scandale, le groupe s’en explique dans plusieurs interviews, et leurs propos leur valent un procès du ministre de l’Intérieur de l’époque (Jean-Louis Debré, pas vraiment le crayon le mieux taillé de la boîte) pour provocation au meurtre.

Influence 

La Haine est le film qui a installé son metteur en scène en valeur sûre du cinéma français, et il a bien sûr inspiré une foulée de réals plus jeunes. Toute l’équipe Koutrajmé n’a jamais caché son admiration pour lui, jusqu’à un cinéaste pourtant étiqueté « comique » tel Frank Gastambide qui lui avait placé une dédicace dans le film Les Kaïra.

Acteurs en froid

De l’eau a coulé sous les ponts et apparemment rares sont ceux qui peuvent encore se blairer. Cassel et Kassovitz ont vu leurs rapports se détériorer jusqu’à se disputer en public à Cannes en 2008 et Saïd Taghmaoui a dit qu’il considérait Cassel comme « le plus hypocrite de tous » suite à la polémique des derniers Césars (l’acteur avait été interpellé sur sa négrophilie). Mais surtout, l’interprète de Saïd a écrit en avril dernier un pavé sur instagram où il explique que d’après lui La Haine a uniquement servi à lancer la carrière de Vincent et Mathieu, en se servant de la banlieue. Il ne renie cependant pas du tout le film qu’il pense avoir été fait « pour tous ceux qui ont souffert et qui souffrent encore d'injustice ».

L’arlésienne "La Haine 2"

Mathieu Kassovitz a longtemps évoqué une éventuelle suite, plusieurs personnalités ayant participé au film ont confirmé qu’ils en avaient sérieusement parlé. Finalement le réalisateur a renoncé, expliquant que si c’était juste pour refaire le même triste constat des années plus tard, cela n’avait pas grand intérêt.

Booba

Toujours dans cette optique de l’hypothétique La Haine 2, le réal a déclaré avoir parlé avec Booba pour l’impliquer dans le projet. Le hic, c’est que le rappeur voulait apparemment « gagner à la fin », ce qui était impossible du point de vue du cinéaste.

La suite symbolique

Violence en réunion, de Karim Boukercha, est un court-métrage où Vincent Cassel reprend symboliquement son rôle de Vinz. Symboliquement puisqu’il est censé être mort à la fin de La Haine, mais le court imagine à sa façon comment un perso comme ça pourrait vieillir et évoluer.

Un mix devenu culte

Cut Killer apparaît dans le film le temps d’un mix antif-flic devenu légendaire, mêlant NTM, Rockin Squat', Edith Piaf et KRS 1. Encore aujourd’hui on peut l’entendre dans certaines manifestations, donc niveau longévité ça se pose là.

Solo

Solo est le seul rappeur à avoir un petit rôle et des dialogues. C’est lui le type qui s’embrouille avec le videur d’une boîte et refuse de se faire recaler avant de se venger en tirant au grenaille sur lui.

Une référence dans le rap français

Que ce soit le clip Dans l’appart de Jul qui reproduit le barbecue sur le toit, l’embrouille avec le maire, la coupe ratée de Saïd, la scène de Vinz devant son miroir, la boxe et même la vache en plein milieu de la cité, Infinit qui reprend le fameux « niq** sa mère le maire » ou plusieurs générations différentes de rappeurs qui font du name-dropping à partir des héros du film ou de références à certaines séquences, La Haine est devenue un des points de repères de nos artistes qui le voient comme un film culte incontournable.

… ou pas

Sauf que cela ne concerne pas tous les rappeurs. D’autres ont été plus critiques avec le long-métrage, le jugeant à l’inverse complètement cliché et maladroit dans sa représentation des banlieusards, quand ils ne le voient pas carrément comme de la récupération par un intrus qui ne sert que ses propres intérêts. On peut citer ce passage du morceau de Fabe : « la différence entre Spike Lee, Kassovitz et Richet, c'est que Spike Lee parle de ce qu'il est sans excès ; sans vous vexer, nos petits frères regardent vos films à succès, vous fantasmez sur noirs, arabes et jeunes de cité, incitez, excitez, mais existez-vous pour nous mettre la corde au cou ou pour résister ? Faudrait savoir, avoir de l'espoir c'est bien joli mais pousser les gens à la guerre, chars contre pierres, je trouve ça pourri ». De manière encore plus frontale, Ekoué de La Rumeur avait estimé que c’était un très mauvais film, que Cassel n’était « pas crédible une seconde dans son rôle de caillera », etc. Il était cependant revenu sur ses propos en 2017 : « j’ai jamais aimé La Haine, c’est clair. Trop forcé, trop de choses qui ne vont pas du tout, je me rappelle de l’interview dont tu parles, j’avais défoncé le film. Mais je serais plus indulgent aujourd’hui, parce que d’un autre côté ça a été un des premiers vraiment sérieux sur ces thématiques, donc j’imagine qu’il y a des défauts qui me saute aux yeux mais qui étaient compliqués à éviter. Après il y avait des trucs qu’on savait sur les coulisses du truc qui le décrédibilisaient, mais c’est encore autre chose. »

Bonus : Mathieu Kassovitz vs Sear

Parmi les plus farouches détracteurs du film, Sear (fondateur du magazine Get Busy) n’a jamais caché sa déception face à La Haine__. Il a pu avoir un entretien avec Mathieu Kassovitz lors de l’émission On Refait Le Rap à l’occasion des 20 ans du film. On vous laisse apprécier la discussion entre les deux hommes.