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Kery James : "Le cinéma français m'avait privé de parole"
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Kery James
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Kery James : "Le cinéma français m'avait privé de parole"

Kery James sort son premier film ce samedi 12 octobre sur Netflix, co-réalisé avec Leïla Sy. L'histoire de 3 frères en banlieue parisienne qui prennent des chemins différents. Un film social, politique et rempli de poésie. Entretien avec le rappeur, devenu réalisateur.

Mouv' : Comment est venue cette envie de faire un film ?

Kery James : Elle remonte à plus de 10 ans, où j’avais déjà eu comme projet de faire un long-métrage autobiographique mais qui n'a jamais abouti. Je me suis mis à l'écriture du scénario de Banlieusards en 2012, car ça fait bientôt 30 ans que je fais de la musique et j’avais envie d’essayer de nouvelles choses et de me lancer des nouveaux défis !

Et ça t’a plu ce nouveau défi ?

Oui surtout en tant qu’auteur, c’est vraiment là où je me suis retrouvé. Un peu moins en tant que réalisateur, car ça me touche moins même si c'était nécessaire que je le fasse, pour que le propos reste tel que je l’ai imaginé, pour que ça dise ce que j’ai envie de dire. C’est nécessaire d’être réalisateur en France. Et en tant qu’acteur j’avais déjà eu une expérience au théâtre, et ça m’a plus touché que le cinéma car il y a cette espèce d'immédiateté avec le public qui est plus vraie. 

Comment tu décrirais Banlieusards, est-ce que c’est un film sur la banlieue ?

Non je n’ai pas envie de le définir comme ça. C’est avant tout une histoire de famille qui se déroule en banlieue, elle aurait pu se dérouler ailleurs ou dans un autre contexte. Mais c’est le contexte que j’ai connu et dans lequel j’ai vécu.  

C’était important pour toi de le co-réaliser avec Leïla Sy ?

J’aurais pu laisser Leïla le réaliser toute seule car j’ai une entière confiance en elle et je sais qu’elle a du respect pour mon propos (Elle a déjà réalisé beaucoup de clips du rappeur). On a une complicité qui est rare. Y’a eu Olivier Nakache et Eric Toledano, et y’aura Leïla Sy et Kery James !

Dans le film on suit donc trois frères, qui n’ont pas le même âge ni la même vie, est-ce que tu as voulu représenter trois générations différentes ? 

Au départ je n'ai pas réfléchi comme ça mais après ça s’est fait de manière assez naturelle. J’ai voulu montrer la banlieue dans ce qu’elle a de plus beau mais aussi de plus laid. Car la banlieue c’est certes la violence, les meurtres, le trafic... Mais c’est aussi des gens qui veulent s’en sortir en faisant deux fois plus d’efforts que les autres avec une volonté qui semble être à l’épreuve de tout. Exemple avec le personnage de Souleymane (le jeune avocat interprété par Jammeh Diangana), qui s’occupe de son quartier en faisant du soutien scolaire. La banlieue c’est aussi ça. On a voulu faire une photographie d’un instant T dans la banlieue, avec notre vision, sans prétendre qu'il n’existe pas une autre banlieue et un autre regard. 

Niveau réalisation, c'est un film très lumineux, c’était un parti-pris de montrer la banlieue en lumière ?  

Oui, c’était la volonté de Leila de faire un film très esthétique, elle ne voulait pas que ça soit un documentaire sur la banlieue et elle souhaitait mettre de la beauté dans l’image. Du coup les plans sont beaux, travaillés, et il y a même une certaine poésie qui se dégage. 

Leïla Sy et Kery James
Leïla Sy et Kery James

Les acteurs du film sont géniaux, comment vous les avez casté ?

Il y a eu un gros casting ! Jammeh Diangana (Soulaymann), je l’ai rencontre lors des représentations de ma pièce "A vif" (Qu'il a joué au théâtre l'année dernière). Il est venu une dizaine de fois voir la pièce, et au départ je n'avais jamais pensé que ça serait lui. Mais Olivier Nakache m'a parlé de lui, et il a aussi remporté un prix d’éloquence (Eloquentia), donc il était vraiment proche du personnage. Et Bakary Diombera (Qui joue le petit frère Noumouké) représentait parfaitement le petit frère comme je l’avais imaginé genre petit avec des grosses joues et un peu rond. Donc quand je l’ai vu c’était une évidence ! 

Intégrer un concours d’éloquence au film c'est super original.

Au départ, j’avais carrément imaginé un vrai procès, avec des habitants de banlieue qui se constituent partie civile pour attaquer l’état. Et puis je me suis rendu compte qu’un véritable procès donnait quelque chose d’assez rigide et de trop judiciaire. Du coup j’ai dérivé sur un concours d’éloquence où il y a plus de place pour les attaques personnelles, pour l’humour et surtout ça permettait de mettre des jeunes à l’image. 

Banlieusards - Jammeh Diangana et Chloé Jouannet
Banlieusards - Jammeh Diangana et Chloé Jouannet

Et comment tu as travaillé avec Jammeh les parties sur le concours d’éloquence ? Car pendant ses plaidoiries c’est assez fou, on dirait qu’il rappe…

Jammeh écoute beaucoup de rap donc il avait déjà cette musicalité. Et je pense que même dans les plaidoiries, il y a une forme de musicalité que j’ai toujours eu dans mon écriture. Même quand j’étais à l’école, ma prof de français me disait qu'il y avait une musicalité dans ce que j’écrivais. 

Tu as écris ton titre Banlieusard en 2008, ton film sort en 2019… Qu’est-ce qui a changé en banlieue en 11 ans ? 

Tout s’est polarisé. C’est à dire que d’un côté, ceux qui ont sombré dans la violence sont dans une violence plus radicale que celle qu’on a connu et que la vie a moins de valeur qu’à mon époque. Mais de l’autre côté, il y a des jeunes qui ont de l’ambition, chose qu’on osait pas avoir à leurs âges. Ils ont conscience de la société dans laquelle ils vivent et ils poussent les portes ! Aujourd'hui, il y a plus trop de place pour l’hésitation ou le juste milieu, il faut avoir une volonté ferme sinon on bascule de l’autre côté.

Tu dirais qu'il y a une nouvelle génération qui s’émancipe des modèles précédents ?

Oui, artistiquement par exemple, il y a une nouvelle génération. Avec mon association aussi (l'association A.C.E.S) je rencontre des jeunes avec des profils différents. Beaucoup font des études supérieures, avec énormément d'ambition, de talent et de capacité. Leur seul frein c'est l’argent ou le plafond de verre qu'on leur impose. 

On voit de plus en plus de film qui se passent en banlieue (Divines, Bande de Filles, Les Misérables), c’est une bonne chose ? 

Je pense que c’est important qu’une partie de la population qui jusque-là était privée de représentation, aie la parole aujourd’hui. Mais il faut que ce soit bien fait : avec pudeur et dignité. Je pense que la parole on doit la prendre nous même. Le cinéma français m’avait privé de parole, car sans Netflix le film n'existerait pas. Aucune chaîne de télé française ne voulait diffuser ce film, et si ce n'est pas diffusible, c’est pas produit. Mais avec Netflix, le film va aller à l’international et ça me permet de passer outre l’avis des professionnels du métier et de livrer mon oeuvre directement au public qui va se faire son opinion. Pour moi c'est ce qu'il y a de plus intéressant. 

Le film sera disponible samedi 12 octobre à 20h, et projeté le même soir à l'Urban Film Festival au Forum des Halles à Paris.