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Coupe du monde féminine : une enquête sur les inégalités "pour en finir avec les machos du foot"
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La couverture de l'enquête #MeFoot.
La couverture de l'enquête #MeFoot.

Coupe du monde féminine : une enquête sur les inégalités "pour en finir avec les machos du foot"

Avec #Mefoot, son enquête sous forme de road-trip qui sortira le 13 juin prochain, la romancière et journaliste Lucie Brasseur veut alerter sur les inégalités qui persistent entre footballeurs et footballeuses. Elle en raconte les grandes lignes et les coulisses pour Mouv'.

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à entamer cette enquête ? 

Nous étions en janvier 2019, la télévision était branchée sur un match de l’Équipe de France féminine de football, et mon beau-fils de 6 ans et demi, assis à côté de moi, m’a dit : « je ne savais pas que les filles avaient le droit de jouer au foot ». C’était suffisant. Si un enfant élevé dans une famille féministe tient ce genre de propos, je me demande ce que ça peut donner dans une famille où les propos sexistes sont quotidiens.

Si la remarque de votre beau-fils date de janvier, le livre a donc été écrit très rapidement …

Oui, tout ça a été très condensé ! Je suis parti en road-trip avec mon caméraman : nous avons été à Paris, en Allemagne, au Portugal, en Espagne … L’idée était de raconter l’enquête au fil des rencontres, comme dans le film Demain, avec Cyril Dion et Mélanie Laurent. Je me demandais : « et ça, comment ça marche ? Bon, il faut que je rencontre un politique ». Et c’est comme ça que je suis allée voir Marie-George Buffet (députée et ancienne Ministre des Sports, NDLR). Ensuite, je me suis dit qu’il me fallait une historienne et j’ai trouvé la seule femme à avoir publié un ouvrage sur l’histoire du football féminin dans les années 90. J’ai aussi rencontré des ados pour leur demander ce qu’on leur racontait – et on leur raconte toujours qu’il est préférable qu’elles restent dans leur cuisine ou qu’elles fassent le ménage – et des femmes dans des sections de district, qui ont depuis raccroché les crampons. 

Était-il nécessaire de mettre les bouchées doubles pour sortir ces informations en pleine Coupe du monde féminine ?

C’est la première fois que la France accueille un événement de cette envergure et c’est une opportunité énorme de parler de la position de la femme dans le sport, comme dans la société. Les médias vont ouvrir leurs colonnes à ce type de sujet. Y a-t-il toujours du sexisme dans le sport, et en particulier dans le sport roi : le football ?

À quelles difficultés majeures vous êtes-vous heurtée ? 

J’ai rencontré des hommes qui n’étaient pas très à l’aise sur certains sujets … mais ils n’ont pas refusé de répondre, au contraire. La position des hommes féministes est aujourd’hui compliquée : ils se sentent tiraillés. Je sens aussi, à l’approche de la sortie du livre, qu’il faudra que je fasse mes preuves et que je maîtrise mon sujet. Sinon, on ne me loupera pas. Les joueuses racontent la même chose sur le terrain : il faut qu’elles montrent qu’elles sont compétentes et qu’elles justifient de leur compétence pour pouvoir obtenir une espèce de label de crédibilité. Être une femme, c’est se battre plus.

Au début du livre, vous expliquez que le football est davantage la passion de votre compagnon que la vôtre. Le manque de visibilité du football féminin n’est-il pas en partie lié au désintérêt d’une large proportion de femmes ?

Il y a plusieurs façons de l’expliquer. La pratique a été interdite aux femmes pendant quarante ans. Dans les années 20, on remplissait des stades de 20 000 personnes lors des rencontres féminines. L’interdiction a coupé le mouvement, donc les femmes ont forcément un retard sur la discipline. Il y a aussi des hommes qui me disent que, sportivement, le football féminin est moins intéressant. Ce n’est pas complètement faux : il y a parfois tellement d’écart entre deux équipes qu’il n’est pas rare de se retrouver avec un score de 17-0 à l’arrivée. Ça tend à changer, il y a aujourd’hui des clubs qui se professionnalisent. Mais il ne faut pas oublier que les femmes ne peuvent pas avoir le football comme unique projet de carrière. Elles sont toutes obligées d’avoir quelque chose à côté : des études, un travail alimentaire … La façon de filmer les matchs a aussi une influence. Quand il n’y a qu’une seule caméra à cinquante mètres pour filmer une rencontre, le « spectacle football » est forcément moins dynamique.

Quelles sont les découvertes qui vous ont particulièrement marquée ? 

Une joueuse m’a raconté que sa section devait garder le même maillot sur deux entraînements consécutifs, parce que le lavage coûtait trop cher au club. Et ça, c’était à la fin des années 2000. Ça montre le peu de considération que l’on a à l’égard des footballeuses, considérées comme des sous-sportives. La deuxième chose que j’ai découverte, c’est cette conscience profonde que c’est aussi par la volonté masculine que les choses changeront. Aujourd’hui, aucun grand club n’est dirigé par une femme et quand un président décide d’ouvrir une section féminine, il faut qu’il en ait envie, parce qu’il ne fera de toute manière pas l’unanimité autour de lui. C’est une chose qui m’a choquée et qui enlève le côté féminisme exacerbé. 

Y a-t-il des initiatives que vous mettez en lumière dans le livre ? 

Je présente un tout petit club d’Évreux qui en l’espace de 8 ans est passé de 12 à 100 licenciées, tous niveaux confondus. De manière générale, il devient de plus en plus facile d’accéder à une section féminine parce qu’il y en a partout. Deux choses incroyables se sont passées cette année. Une femme a reçu un ballon d’or, ce qui illustre la reconnaissance de la pratique à l’international, et les joueuses de l’équipe de France ont enfin obtenu leur propre maillot. Ça peut paraître anodin mais ça signifie qu’on les reconnaît en tant que sportives. 

La situation du football féminin est-elle différente à l’étranger ? 

Cela fait partie des grands étonnements de mon voyage. Je pensais que l’Allemagne était la nation de l’ouverture et que les femmes y avaient une bonne place. En réalité, il n’y a là-bas qu’une femme, l’ancienne joueuse Célia Šašić, invitée dans les discussions d’après-match. À l’inverse, je suis allée en Espagne et au Portugal, des pays qui ont la réputation d’être plus « machos » que la France, mais je me suis aperçu que des stades de 60 000 personnes étaient remplis pour des rencontres féminines, les mêmes que les garçons d’ailleurs. Ce qui n’est pas le cas chez nous puisque la sélection ne jouera pas au Stade de France pour l’ouverture de la Coupe du monde mais au Parc des Princes … Aux Etats-Unis en revanche, dire qu’on est footballeuse, c’est normal. 55 % des licenciées sont des femmes. Comparé au football américain, ça en devient presque un sport de filles … 

Propos recueillis par Valentin Després