Le hip-hop prend ses quartiers en prison

La Pop au carré Vendredi 27 juin 2014

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Le hip-hop prend ses quartiers en prison
Quelle place pour la culture rap au sein des maisons d'arrêt? Grâce à une poignée d'artistes et à l'asso Fu-Jo, les concerts et les ateliers de hip-hop se multiplient dans les prisons françaises. Zoom sur un enjeu de réinsertion sociale, à l'occasion du festival Paris Hip-Hop.

 

Quand il entre en prison à Val-de-Reuil, en 1999, Mouloud Mansouri est un "activiste hip-hop" depuis déjà quelques années. Avec son association FU-JO, il organise des concerts de rap en région toulonnaise. Avec ses potes, aussi, il écoulait des kilos de shit près du château d'Hyères.

Deux cents concerts en prison

Trafiquant de stup', il restera dix ans derrière les barreaux. Et s'il met une croix sur son adolescence de dealer, pas question en revanche d'arrêter la musique. La culture, en général, manque au sein des maisons d'arrêt.

Tu peux sortir en promenade, faire du sport, aller à l'école si par chance tu es sur la liste... Et puis il y a trois mecs qui vont à l'atelier peinture, mais c'est tout. L'accès à la culture est très limité.


 

Durant ses dernières années de détention, Mouloud parvient à convaincre le directeur de Val-de-Reuil de le laisser organiser des concerts, à l'intérieur. Via FU-JO, il ressort son carnet d'adresses, invite des amis rappeurs, quelques pointures du hip-hop. Et poursuit l'aventure une fois libre, au bout de sa peine. Depuis 2008, Mouloud a organisé plus de 200 concerts dans les prisons françaises.

 

L'an dernier, il se lance dans un nouveau projet. Particulièrement audacieux. Un album de rap, intégralement réalisé en taule. Mouloud Mansouri produit. Mirak, Badri et Malik -trois détenus de la prison de Luynes- rappent. Et les stars sont au rendez-vous : Orelsan, Tunisiano, ou Keny Arkana... tous se déplacent dans le studio carcéral pour participer à l'album. Son nom? La Shtar Academy.

La Shtar Ac', une taule d'artistes

Le projet fait un carton. Et Mouloud Mansouri est fier de voir deux des trois rappeurs détenus à Luynes se lancer aujourd'hui dans des carrières musicales. "Sans ça, ils seraient peut-être retournés au quartier à leur sortie, pour reprendre leurs projets de trafic ou de cambriolage."

 

Pas sûr pourtant qu'il y ait une Shtar Ac' 2, ou 3. Monter un album loin des caméras, avec une poignée de prisonniers, compte une multitude d'obstacles.

C'est un projet unique en prison. On a été les premiers à le faire, et on sera sans doute les derniers.


 

Mouloud Mansouri raconte les demandes d'autorisation "hyper-compliquées", la lenteur du système, les rouages de l'administration pénitentiaire. "Si d'autres veulent monter une nouvelle prod' en prison, je leur souhaite bon courage."

Rap en prison. Un air de hip hop à la Gaité Lyrique, à Paris. | Photo - Agathe Mahuet

 

Souvent, c'est d'abord la question du financement qui pose problème. Les prestations organisées par FU JO sont gratuites, et les artistes sont priés de chanter de bon coeur. Ce sont les recettes d'autres concerts, ceux-là organisés à l'extérieur, qui permettent de couvrir les frais.

L'argent... et l'idée parfois, pour l'administration pénitentiaire, que les ateliers culturels ne sont pas une priorité en prison. "Ils sont à côté de la plaque", soupire Mouloud.

La prison ? C'est pas fait pour chanter

Romain Emelina, lui, sait bien tout ce que le hip-hop -et toute activité culturelle en général- peut apporter aux détenus. Ce conseiller pénitentiaire au SPIP-78 a longtemps été coordinateur culturel en maison d'arrêt. Mais il faut bien l'avouer, dit Romain. La prison, "ce n'est pas vraiment un lieu qui a été pensé pour ça".

 

Pourtant, l'administration pénitentiaire se bouge, Romain Emelina l'assure. Partout il y a de bonnes intentions. Des projets qui se développent. Le 1er juillet prochain, par exemple. Un concert de rap à la maison d'arrêt pour femmes de Versailles. Réservé aux détenues.

Cette fois, ce n'est pas FU-JO qui est derrière le projet, mais l'asso Hip Hop Citoyens. Et c'est le rappeur Kohndo qui assurera le concert. Un engagement particulier pour cet ex de la Cliqua, dont le nouvel album Intramuros, à paraître l'an prochain, parle d'ailleurs d'enfermement.

 

Kohndo appréhende un peu ce concert. "Une femme enfermée, c'est quelqu'un qui a traversé des crises sans doute beaucoup plus importantes que celles que peut connaître un homme enfermé." Mais lui qui travaille depuis huit ans sur des projets dans le monde carcéral -création de studios d'enregistrement, ateliers d'écriture...- sait combien ces moments partagés sont positifs pour les détenus.

 

Consacrer du temps à des personnes enfermées, c'est donner un peu de liberté, d'évasion. La possibilité de ne plus penser à ces murs, d'en sortir, de travailler son imaginaire. Cela fait du bien à l'âme.


 

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Reportage d'Agathe Mahuet

Le site du festival Paris Hip-Hop.

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