Discrimination : quand t'as pas "la gueule de l'emploi"

Mouv' Nation Vendredi 23 septembre 2016

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Discrimination : quand t'as pas "la gueule de l'emploi"
Un nouveau rapport dénonce les discriminations à l'embauche. A diplôme égal, un candidat à la peau noire ou d'origine maghrébine a beaucoup moins de chance d'obtenir un emploi qu'un autre n'ayant pas d'origine étrangère. Mouv' Nation donne la parole à ceux qui n'ont pas "la gueule de l'emploi".

MOUV' NATION #S2E4 : quand t'as pas "la gueule de l'emploi"

 

C'est un rapport du Défenseur des droits basé sur les témoignages de 758 personnes. Il a été publié il y a quelques jours et il raconte la galère, la honte et le dégout de candidats recalés. Beaucoup ont un niveau d'étude ou de qualification élevé c'est à dire qu'ils sont diplômés du 1er, 2ème ou 3ème cycle (bac + 2 à bac + 5 et au-delà). Ils ont joué le jeu de la méritocratie en travaillant dur suivant ce que nos parents nous ont toujours répété : "travaille bien à l'école et tu auras un bon travail". Certains ont même été premiers de leur classe pendant toute leur scolarité mais le contrat n'a pas été respecté parce qu'ils sont Français avec un nom à consonance étrangère ou de confession musulmane, Français noir de peau ou métis. Il y a ce jeune homme par exemple qu'on compare à un terroriste durant un entretien d'embauche, ce conseiller Pôle Emploi qui suggère de ne pas mettre de photos sur le CV à un candidat qui a la peau noire ou celle qui confie qu'après "3 masters en alternance, toute la promo a trouvé un emploi... sauf les garçons arabes". Face à cette discrimination ou ce racisme à peine déguisé, seulement une personne sur 10 décide de porter plainte ou d'engager des recours pour faire reconnaître ses droits.

Et vous, quelle serait votre réaction ?

C'est ce que nous avons voulu savoir à l'occasion d'un salon de l'emploi auquel nous nous sommes rendus à Paris. Dans ce Mouv' Nation, vous entendrez également celles et ceux qui ont été recrutés par un cabinet un peu spécial, Mozaik RH, qui a déjà accompagné plus de 11 000 candidats issus de la "diversité". Interview enfin de Vincent Edin, journaliste indépendant et co-auteur du livre "Chronique de la discrimination ordinaire" (éditions Folio). Pour essayer de comprendre pourquoi en France aujourd'hui encore, à compétence égale, la couleur de la peau, l'origine ou l'appartenance religieuse restent encore des freins quand on est en recherche d'emploi.  

Le Mix : Vous avez 25 ans, vous êtes Franco-Marocain, vous habitez en Seine-Saint-Denis ?

 

 





 

Je sais très bien quand ça bloque sur ma couleur de peau


 

Quoi de mieux pour recueillir des témoignages sur la discrimination à l'embauche qu'un salon de l'emploi. Nous nous sommes donc rendus à celui organisé par les métiers de l'hôtellerie, du tourisme et de la restauration à Paris. 50 recruteurs, 3000 emplois à pourvoir et des centaines de CV qui passent de main en main. Premier constat : beaucoup de ceux que Mouv' Nation a interrogé ont déjà été confrontés à la discrimination lors d'une recherche d'emploi ou plus généralement sur le marché du travail. En revanche tous ne réagissent pas de la même manière.

"On préfère pas calculer... et puis tous les patrons ne sont pas pareils".

Certains par exemple veulent d'abord "tracer leur route" et ne rien dire parce que c'est "comme ça". Une fatalité qui n'est pas forcément synonyme de résignation mais qui souligne plutôt "l'envie d'aller de l'avant, de positiver". En fait, c'est comme si la plupart de celles et ceux qui sont discriminés avaient déjà intégré le risque d'être mise à l'écart malgré leurs compétences. D'autres ne veulent même pas y penser ou n'ont "pas envie de jouer les victimes". Enfin beaucoup pensent sincèrement, et c'est la réalité, qu'un grand nombre de recruteurs jouent vraiment le jeu, sans arrière-pensées. Mais comme nous l'a confirmé un DRH, certaines entreprises sélectionnent bien leurs candidats en fonction des origines.

(A écouter ici)

Julia et Nicolas lors d'un salon de l'emploi à Paris

 






 

 

Avec les attentats, des recruteurs ne veulent plus de candidats issus des banlieues. C'est juste irrationnel.


 

Tous les témoignages le confirment. Les études également. Les attentats n'ont pas arrangé les choses et les discriminations religieuses à l'embauche sont en augmentation. Concrètement, les candidats masculins musulmans sont les plus discriminés : il leur faut envoyer quatre fois plus de CV que leurs homologues catholiques pour décrocher un entretien. Les questions qu'on entend beaucoup c'est par exemple :

"D'où vous venez, qu'est-ce que font vos parents, c'est quoi votre religion ?"

L'une des conséquences est que beaucoup de jeunes qualifiés envisagent de quitter la France. C'est notamment le constat fait par Mozaik RH, un cabinet de recrutement qui a accompagné plus de 11 000 jeunes depuis près de 10 ans. "Ils partent dans des pays ou le multiculturalisme est valorisé comme au Canada ou en Angleterre" confie Hayatte Maazouza qui est chargée de faire le lien entre candidats et entreprises pour Mozaik RH. Partir ou rester en France ? Pas facile de prendre la bonne décision.

"On ne peut jamais vraiment savoir si c'est à cause de la couleur de peau et on veut pas tomber dans la parano".

Ne pas tomber dans la parano. C'est le choix d'Alice, Franco-Camerounaise. A 26 ans elle arrive tout juste sur le marché du travail. "Moi je passe au-dessus et pour l'instant je me sens plus pénalisée en tant que femme qu'en tant qu'individu coloré" confie-t-elle.

(A écouter ici)

Alice, Emmanuella, et Hayatte Maazouza dans les locaux de Mozaik RH

 





 

    La responsabilité est du coté des entreprises      


 

Les politiques ont évidemment un grand rôle à jouer dans la réduction des discriminations mais les entreprises plus encore sont en capacité de faire changer les choses. Le problème c'est que les préjugés ont la vie dure. Vincent Edin, auteur d'un livre sur le sujet l'explique très bien : "Certaines chefs d'entreprises continuent à associer les quartiers populaires à des réserves d'indiens où les jeunes ne savent faire que du rap et du foot, de plus il n'y a pas que les jeunes issus de l'immigration qui sont discriminés, il y a aussi les femmes à qui on reproche de pouvoir tomber enceinte ou les plus âgés parce qu'ils ne seraient soi-disant pas suffisamment productifs... donc on part de très loin"

Et maintenant qu'est ce qu'on fait ?

Pour Vincent Edin, c'est clair, il faut tout essayer et multiplier les expériences : "Essayons le CV vidéo par exemple, on montrerait la différence au lieu de la cacher". Le gouvernement, lui, a décidé il y a quelques mois de "tester" plusieurs dizaines de grandes entreprises pour mesurer l'ampleur du phénomène. On attend les résultats de cette énième étude. Un rappel enfin. La discrimination à l'embauche est interdite par la loi. C'est l'article L1132-1 du code du travail.

(L'interview de Vincent Edin est à écouter ici)

Vincent Edin, co-auteur de "chronique de la discrimination ordinaire".





Le son de la semaine choisi par Alice, Emmanuella et Hayatte

Nas -I Can





Crédits photos : Marion Lagardère

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Crédit photo : Justin Sullivan / Getty Images

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