Seth Gueko : "Me tatouer c'est comme si je me rejetais moi-même de la société" [interview]

Les rapporteuses Lundi 21 novembre 2016

Réécoute
Trente minutes avec Seth Gueko à l'occasion de la sortie de "Barlou" son nouvel album, une histoire qui se dessine entre les lignes de ses tatouages et celle de ses chansons.

L'expatriation en Thaïlande, la transformation physique, la philosophie Punk ou sa passion pour les films d'horreur et la pop culture, Seth Gueko se raconte. Et ça commence avec ce mot "barlou"...

 

J'adore ce mot loubard. Pourquoi toi tu as voulu l'utiliser ?

Je me sens loubard depuis toujours. J'ai eu plusieurs phases dans la vie. J'ai été racaille, fasciné par les bandits de grands chemins qu'on voyait à la télé et puis finalement, de par ma culture et le folklore de mon pays, je me suis rendu compte que j'étais plus un loubard qu'une racaille. Pour donner un petit coup de peps à ce mot on l'a transformé en barlou. Je travaille dans un bar, il y a que des loups. Voilà, ça fait barlou.
 

On peut écrire tout un tas d'histoires avec un seul mot...

C'est ça la néologie. La langue française est une langue latine qui évolue dans la rue et c'est ma manière de la faire évoluer. J'ai toujours été là-dedans.

 

Il vient d'où cet intérêt pour les néologismes ou dans le fait d'aller chercher des mots dans d'autres langues ?

C'est la course à être original et à être soi-même aussi. J'ai grandi en banlieue, dans les quartiers prolétaires avec des gens de la classe ouvrière au contact de différentes ethnies. J'ai rappé en lingala, ensuite j'ai puisé dans le champ lexical des gitans. J'aime l'idée que la musique se décortique comme un hiéroglyphe, qu'il y ait de la complexité dans l'écriture. C'est toujours plus beau un cadeau quand tu le déballes.

 

Au vu de tes nombreux tatouages tu pourrais être, toi aussi, un cadeau à déballer... (écouter la suite)

Je suis de la lecture pour les masseuses. C'est mon histoire qui est sur moi. Dans chacun de mes morceaux, il y a une part de moi et sur chacun de mes morceaux de peau j'ai mis mes morceaux. 



 

On commence par lequel si on veut dérouler l'histoire  ?

Ça ne se lit pas de gauche à droite comme un livre. Ça se décortique au coup d'oeil. J'ai par exemple fait une chanson qui s'appelle Bistoufex sur l'onanisme et j'ai trouvé ça rigolo de me faire tatouer ce mot entre le pouce et l'index. J'ai une ancre de marin sur ma main. Cette main, elle envoie de l'encre pour faire de l'argent. C'est mon métier, je suis un écrivain. L'ancre c'est aussi quelque chose de lourd comme mon une écriture, lourde et riche. J'ai "hardcore" sur le bout des doigts parce que ces doigts-là ont fait des choses hardcore dans la vie...

 

Ne pas oublier.

Comme dans le film Memento que j'adore.

 

Souvent les gens très tatoués en font quand ils sont trop bourrés. T'en as toi ?

Ce sont les meilleurs. J'aime bien le côté accident, le fait de se tromper. Je ne suis pas la pour faire de belles fresques à la Michel-Ange sur mon corps, je cherche à marquer un moment de mon histoire. Il y a ce côté rite aussi. J'ai envie de me punir quand je fais du mal aux gens et je ne sais pas pourquoi je ressens le besoin de me faire tatouer pour ressentir la douleur. Se tatouer le visage ou les mains c'est aussi comme si je me rejetais moi-même de la société.

 

Pourquoi s'exclure de la société ?

Je n'ai pas envie de faire partie du troupeau de moutons donc ça me donne le courage de me dire : "bah voilà ! Maintenant tu es tatoué de partout. Il ne faut surtout pas arrêter le rap. " Je ne pourrai pas être postier avec cette dégaine-là et ça m'empêche de rentrer dans la case où l'Etat veut nous mettre à tous prix. Le métro boulot dodo, travailler pour payer des impôts. Je veux être mon propre boss. Mon expatriation va de sens aussi. Là-bas les gens vivent bien avec les tatouages, on ne me regarde pas comme un freak. Mais quand j'arrive à la douane française, je sens qu'il y a un petit décalage avec ce que je vis.

Et l'inspiration dans tout ça ? (écouter la suite)

Mon ouverture d'esprit se fait quand je prends les transports en commun. Il y a quelque chose qui se passe, je ne pourrai pas l'expliquer. Peut-être parce que c'est le seul moment où je suis seul et concentré. 


 

 

Tu vis aujourd'hui en Thaïlande. Quand tu reviens à Paris, ça doit être un choc ?

Un choc thermique. Dès que je vois que je deviens trop pâle je me dis que c'est le moment de rentrer. Non mais, ça m'évoque ma famille. Ma mère est ici, elle est trop âgée pour pouvoir voyager en Thaïlande donc c'est un retour aux racines. Mon public a peut-être besoin de ça aussi. Tu ne peux pas aduler une idole qui vit sous les cocotiers parce qu'il a pris de l'argent dans le rap. Les trucs en Thaïlande c'est parce que j'avais de la suite dans les idées et que je n'ai pas dépensé mes sous bêtement. J'en ai pas eu tant que ça en plus. Je ne suis pas un artiste qui a eu des disques d'or et c'est tant mieux, quand je vois les problèmes qui arrivent aux mecs qui exhibent leur argent. Montrer son argent c'est montrer son cul et ses faiblesses. Je préfère rester le King de l'underground que la Reine du commercial.

Tu parlais de ton public. Cet album arrive d'ailleurs un an après Professeur Punchline...

Aujourd'hui tu peux sortir du game très vite et tout le monde peut s'improviser rappeur. Il suffit d'avoir sa petite gestuelle ou ce petit truc qui te différencie des autres. C'est devenu une musique à la mode, les enfants et les parents sont touchés et ça fait vendre beaucoup de CD. Sauf que la mode ça passe. Moi j'essaie de faire une musique intemporelle. Le rap qu'on fait, le vrai pera comme disait Kery James, le wagon il repassera toujours par là parce que c'est la source. On n'est pas des fashion victimes mais des criminels de la mode.

 

D'où les invités sur ce projet...

Lino on avait déjà fait 6 morceaux ensemble. Gradur c'est le deuxième. Jason Voriz, je ne compte plus. Il n'y a qu'Hamza d'inédit parce que je suis fan de ce qu'il fait. Il arrive avec un courant musical à la mode en respectant tout ce qui doit l'être dans le rap. Il écrit bien et au-delà de pousser la chansonnette, il a des belles rimes. J'aime sa façon d'associer tout ça dans ses morceaux. Je travaille dans un club de strip et lui ne chante que ça. C'est ça son fond de commerce on va dire et, on a le même.

L'esprit Punk a une place toute particulière dans ton univers. Je suppose que ça avoir avec ce concept du Do It Yourself ? (écouter la suite)

 La jeunesse emmerde le Front National, Le Pen porcherie, le fait de se rebeller contre le service militaire ou contre la lobotomie. Le combat était puissant.


 

 

Et tu dirais qu'elle a évolué comment ton écriture sur Barlou ?

À chaque nouvel album on a peur. On se demande si on sera encore rigolo. J'aime jouer avec les mots. Qui dit jeu dit côté ludique. Je compare souvent ma musique au cinéma, je prétends faire du cinéma pour aveugle parce que je suis là pour créer des émotions fortes chez l'auditeur. À la base c'est de la musique. Avant quand je sortais un album, il n'y avait qu'un seul morceau clipé, c'était tourné à la caméra DV et ce n'était pas super beau. Mais c'est tout le temps dans cette idée de choquer. C'est une provocation, violence artistique en fait. Brian de Palma par exemple, il a fait de films avec beaucoup de violence mais ça ne voulait pas dire que lui-même était un homme violent. Il créait de la violence au cinéma.

Tout comme Dario Argento avec Suspiria... (écouter la suite)

T'as la chance d'avoir eu des grands frères qui avaient des Mad Movies, des Ecrans fantastiques et des Penthouse comme magazine. Je suis étiquetté comme un rappeur dur, misogyne qui rappe avec une voix de chef de chantier. Alors que je suis un bouillon de culture de ouf.


 

 

T'as des envies de cinéma ? 

Ça arrive là. J'ai un gros producteur qui s'appelle Xavier Durringer qui fait une grosse production en Thaïlande et je pense qu'on va bien s'éclater.

La métamorphose physique, c'est lié à cela ?

Non, c'est juste qu'on évolue. On n'arrête pas de changer et je souhaite à tout le monde de travailler son corps. J'étais arrivé à la trentaine, je travaillais la nuit, je buvais beaucoup d'alcool. À un moment donné, je me suis dit : "si je suis ce rythme-là je ne vais pas m'en sortir dans la vie". Je me suis vu sur deux ou trois clips, "oula, il a pris un coup de vieux" donc fallait arrêter les vices un peu. Je me suis intéressé au sport et j'essaie d'y aller tous les jours. C'est bien, ça me change de mentalité. J'ai pris beaucoup de sagesse et de maturité en étant dans un pays bouddhiste. Avec la trentaine aussi. Avant j'étais une boule de nerfs qui s'énervait pour rien. Aujourd'hui, je prends beaucoup sur moi et je relativise. Mais bon après, là c'est une période de sortie d'album donc je suis surexcité.

 


Crédit photo : Narjes Bahhar 

+ de Seth Gueko sur Mouv'
+ de Rapporteuses sur Mouv'

 

Commentaires