Rencontre avec HLénie, photographe de rappeurs et de sportifs [interview]

Les rapporteuses Lundi 09 janvier 2017

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Rencontre avec HLénie, photographe de rappeurs et de sportifs [interview]
HLénie est originaire de Tours et vit à Paris. Elle est photographe et a déjà shooté de nombreuses personnalités qui font rêver. Dans son book, des clichés de Wiz Khalifa, Zlatan Ibrahimovic, Antoine Griezman, Booba ou des basketteurs Kevin Durant et Kobe Bryant. On vous raconte.

Il y a une sorte de poésie et de lyrisme dans les photographies de Lénie. Il y a aussi une recherche dans le mouvement et une volonté de marquer l'instant. Pour Mouv', la photographe est revenue sur certains de ses clichés. La conversation est lancée sur cette série réalisée avec Wiz Khalifa...

 

Quand on se retrouve face à un artiste pour la première fois, on lui dit quoi ?

J'arrive et je dis bonjour. On se sert la main la plupart du temps et tout se fait très naturellement. On me demande ensuite à quel moment je veux shooter et je choisis souvent de le faire à la fin de l'interview. Ça me permet de capter l'énergie et les gens sont plus détendus. Mais si je vois un regard, un sourire ou une interaction, je déclenche. C'est beaucoup plus joli et naturel que de demander à quelqu'un de vous regarder. La plupart du temps je travaille avec un objectif fixe donc je suis obligée de m'approcher pour aller vraiment chercher ce que je veux. L'émotion, le mouvement...

Marquer un instant dans le mouvement...

Au départ, j'avais envie de mettre en mouvement des images sur de la musique. J'ai donc fait des études de cinéma. J'ai ensuite acheté mon premier appareil photo avec l'envie d'essayer avec des images fixes. La photographie, c'est un mélange de prévoyance et de hasard. Sur un match de foot, quand un but est marqué, ça va très vite par exemple. Il faut ensuite pouvoir être capable de choisir l'image qui pourrait résumer un enchaînement de circonstances. C'est dur parfois, ne serait-ce que si tu cherches à documenter un peu plus l'histoire ou à expliquer un peu plus aux gens le contexte et la situation. Je prends beaucoup de photos mais il n'y en a que deux ou trois qui sortent généralement.

Ton premier appareil photo, tu l'achètes en quelle année ?

En 2008. J'ai travaillé deux mois pendant l'été et je m'achète un Canon 550D avec un objectif 18-55. Je ne connais pas vraiment Paris et je commence à me balader pas loin de ma Fac, du côté de la Bibliothèque Francois Mitterrand. À cette même époque, avec ma meilleure amie on va en club de temps en temps. Un jour, on va voir les Birdy Nam Nam et je prends mon appareil photo. Et là, l'atmosphère, le son, les lumières...je sens mon cœur battre très fort. Je me mets donc à prendre des photos sauf que le gérant de club me tombe dessus. Il faut que j'arrête si je ne veux pas me faire virer. Je m'excuse et lui montre mes photos. Elles lui plaisent et finalement il me donne un bracelet et l'autorisation de shooter. Un mois plus tard, il me prend à l'essaie. On est sur une soirée hip hop, je rencontre Yoan et Tom de Yard

 

Les garçons te proposent donc de bosser avec eux... 

Ça a été une sorte de fil conducteur. Il y a eu les soirées, le lancement du média, du paper. On allait voir les artistes, certains venaient à nos soirées. Il y avait le sport aussi. C'est passionnant d'avoir été le témoin de toute cette évolution et d'avoir pu la documenter en photo. On a fait notre petite route ensemble et ça continue. (écouter la suite)

Quand je repense à cette soirée, aux gens qui faisaient des pogo, il y a de la musique classique sur ces images de chaos. Ça correspond peut-être à ce que je suis, à cette dualité qui m'anime depuis le départ et qui me plaît beaucoup. 


 

 

Booba, tu le rencontres d'ailleurs comme ça...

On avait une interview prévue à Genève. J'étais là pour faire les photos de la couverture. Très vite, j'ai vraiment beaucoup aimé l'homme et l'artiste. Il est ponctuel, respectueux, l'échange est facile. Booba a aussi une certaine façon de parler. Il a travaillé avec Christine and The Queens et elle avait parlé de colère du verbe à son sujet. C'est ce qui le caractérise un peu je trouve et c'est très intéressant. J'aime cultiver la différence et c'est cette différence qui m'a plu chez lui.



Tu es partie avec lui sur le tournage de D.K.R. Photographier Booba dans la Maison des Esclaves à Gorée, ça devait être émouvant ?

C'était incroyable. On était arrivé très tard la veille et le lendemain, on devait se lever très tôt pour aller à Gorée. On n'était pas nombreux, six ou sept et c'était très émouvant. Booba, je le sentais lui aussi très ému. J'aurai pu lui dire quoi faire mais ce qu'il a fait spontanément était parfait. Je dois avouer que je me suis sentie un peu dépassée, j'ai même posé parfois mon appareil pour juste regarder. Cette photo où il est au bout du couloir, dans le noir, c'est celle qui m'a le plus marqué et je crois que lui aussi en fait.

Ce couloir qui s'ouvre sur la porte du voyage sans retour. Je suppose qu'on essaie de se faire le plus petit possible.

Je ne cherche pas à être trop intrusif ou à faire dans le voyeurisme, je suis là pour capter une émotion et tenter de la retranscrire de la façon la plus honnête possible. Dans la Maison des Esclaves, Booba je ne voulais pas lui parler ou le diriger. Même Chris Macari, quand il a fait le clip, ce n'est pas un moment où...il y avait ce truc très naturel entre Booba et lui.

On laisse place au silence...

Exactement. C'est vraiment ce qui s'est passé (rires).  

Il y a aussi cette photo qui tu as faite de Booba sous le baobab...

Il y avait un jeune avec son père et un troupeau de vaches. Ils étaient assis sous ce baobab. On leur a demandé si c'était possible d'occuper les lieux dix minutes, le temps de faire un plan ou deux, ils nous ont répondu oui très spontanément. Ils ont fait bouger leur troupeau et on s'est retrouvé au milieu d'une forêt de baobabs. Booba était assis sur une chaise, il y avait un grand silence, on était émerveillé. Le même jour on est allé au lac Rose et on a fait un trek dans une réserve naturelle. Je n'étais jamais allée à Dakar, c'était assez incroyable. Booba redécouvrait aussi la ville, je voyais ses interactions avec les gens et les enfants. Il se passait vraiment un truc.

Les enfants, ils l'ont reconnu ?

Oh là là, oui (rires). Les enfants, les adolescents, les mères, les pères, tout le monde. On a tourné une séquence dans la rue et en une heure on s'est retrouvé avec tellement de monde autour de nous. Il y avait une telle ferveur ! Pendant un instant ce quartier s'est vraiment arrêté de vivre. Les gens étaient autour de lui, ils applaudissaient. Ça riait, ça prenait des photos, ça dansait. On voit d'ailleurs des petites filles à un moment danser dans le clip avec Booba.


Tu étais aussi avec lui sur son concert à Dakar...

Au début, j'étais très intimidée. J'ai mis un certain temps à me sentir à l'aise. J'avais vraiment envie d'aller à son contact pour capter l'énergie qui se concentre autour de lui et en même temps, j'avais peur de gêner. Je suis même allée dans la fosse pour prendre des photos. Et puis, petit à petit la magie a opéré. Ce qui est vraiment cool avec Booba c'est que, quand il te dit oui, il te fait confiance. (écouter la suite)

Quand je déclenche, je sais tout de suite si la photo est ratée ou pas. Après c'est aussi une question de mise au point dans l'action qui n'est pas toujours garantie. Il y a souvent une part de hasard.



 

Tu as photographié Zlatan aussi...

Je n'avais pas une pression énorme car je ne suis pas vraiment dans l'univers du foot. Quand on m'a dit que Zlatan arrivait, je savais juste un peu à quoi il ressemblait. Sur place, il y avait un autre photographe. Lui, avait une approche différente. Il essayait de le diriger, "fais comme si je n'étais pas là, ne me regarde pas". J'ai alors dit à Zlatan que moi, il pouvait me regarder. Il a éclaté de rire. J'ai déclenché à ce moment-là.

Tu l'as pas mal shooté par la suite... 

Pas dans la même configuration, je l'ai shooté sur le terrain quand il était encore au PSG. Il y a eu des moments très beaux : quand il rentre sur le terrain et qu'on voit la concentration sur son visage, la satisfaction quand il marque un but, les actions et les accélérations. La déception et le découragement aussi. Ça c'est délicat parfois. L'image peut-être belle mais tu te demandes si tu dois shooter. Prendre une photo c'est aussi prendre position. Je suis encore en phase de réflexion sur ce sujet. Les photos qui me marquent le plus, je ne suis pas certaine que les gens ont envie qu'on les prenne. Il y a pourtant un devoir de mémoire et des photos incroyables à faire.


Tu t'intéresses au travail de certains photoreporters ?

J'aime beaucoup le travail de Christopher Anderson. Ses photographies sont composées comme des tableaux. Réussir à faire cela sans diriger quelqu'un c'est un vrai beau travail. J'étais à New York il y a quelque temps pour le boulot et je suis tombée sur une expo photos en plein air. Ils avaient disposé des conteneurs où les gens avaient exposé. J'ai découvert une série incroyable avec des clichés en Syrie.

Tu aimerais aller dans des zones comme celles-ci ?

C'est un versant de la photo que j'aimerai beaucoup explorer. Mais est-ce que j'arriverai à le faire ? Serai-je capable d'être celle qui n'aide pas mais qui prend la photo ? Ces photos servent à quelque chose, elles sont importantes mais humainement, est-ce que j'en suis capable ? La frontière entre le trop et le juste milieu peut-être très fine.


Tu fais déjà du photoreportage. Je pense notamment à ta série en Turquie...

Le reportage à Istanbul, c'était avec un journaliste qui s'appelle Ianis pour le mag Onze Mondial. On est resté sur place trois jours pour couvrir le match Galatasaray – Fenerbahçe sauf qu'on a eu un petit souci administratif. On avait qu'une seule accréditation. Je me suis donc retrouvée dans Istanbul à 20 heures au milieu de nul part, dans la nuit à attendre. (écouter la suite) 

On avait rencontré un policier qui avait essayé de négocier mon entrée sans succès. À la mi-temps, il revient avec un gilet jaune, m'amène voir le chef de la sécurité à la porte d'entrée. On me donne deux minutes. Je rentre à l'intérieur du stade. Je sors mon appareil et là, le Fenerbahçe marque un but.



 

On dit souvent que la musique est un langage universel, la photographie aussi...

Pour le coup, c'est vrai. Je n'avais pas besoin de parler. Quand on allait voir les gens, quand ils voyaient mon appareil photo leurs visages changeaient vraiment du tout au tout. On était là pour parler de foot, ils ouvraient leurs manteaux, montraient leurs maillots fièrement. Les choses se faisaient d'elles-mêmes. C'est ça qui est passionnant dans le reportage. 


Pour rester sur le sport, tu as suivi le basketteur Kevin Durant aussi...

Oui et je l'ai fait avec Kobe Bryant aussi. Avec Kevin Durant ça été assez long, ça a duré 8 jours. Son sponsor m'a appelé car ils avaient une tournée européenne de caler dans des boutiques et ils voulaient la documenter. Evidemment, j'ai dit oui. "Tu décolles demain matin à 6 heures". Six heures du matin, hum...ok. Au départ ce n'était pas évident parce qu'on ne m'avait pas vraiment présenté à lui. Le matin où je l'ai rencontré, il sortait de l'hôtel et venait de rentrer dans le bus. Comme on m'avait dit dès que tu le vois tu le photographies, ça été un peu agressif comme entrée en matière. (écouter la suite)

 

Je ne vais pas chercher à faire comprendre au sportif, "Salut c'est Lénie tu peux me faire confiance, je fais du bon travail". J'ai besoin de le prouver à chaque fois et j'attends que ça soit lui qui le décide.


 

 

Est-ce qu'il y a une thématique vers laquelle tu voudrais aller aujourd'hui ?

Là en ce moment, j'aime beaucoup ce qui se passe à Paris. Tous ces jeunes que j'ai pu rencontrer quand je suis allée photographier le foot dans les cités, à Argenteuil, Sevran, Clichy-sous-Bois, dans le 13e...au moment du tournage du doc Ballon sur Bitume, ça m'a beaucoup plu. J'aimerai bien poursuivre dans cette direction-là. (écouter la suite)

"Madame la photographe, je peux voir tes photos?". Avec moi ils étaient très curieux et faisaient un peu les clowns. Mais dès qu'il s'agissait de rentrer sur le terrain et de faire du foot, là par contre...


 

 

 


Photo : capture écran / Hlenie / Facebook

 

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par Narjes

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