Nix : "L'Afrique est en ébulition. C'est notre moment !" [interview]

Les rapporteuses Lundi 05 décembre 2016

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Nix : "L'Afrique est en ébulition. C'est notre moment !" [interview]
Être rappeur au Sénégal, choisir pour langue le français, faire dans le divertissement ou être inspiré par la nouvelle scène dakaroise. Discussion avec Nix, figure emblématique du rap africain à l'occasion de la sortie de son tout dernier projet "L'Art de vivre".

Pour vous la faire rapide, Nix c'est un ténor de la musique urbaine africaine. Présent dans le milieu depuis plus de 20 ans, Nix c'est une carrière qui commence avec un groupe qui a laissé son empreinte sur le rap sénégalais Kantiolis, 3 albums solos et de nombreuses mixtapes. On l'a rencontré à l'occasion de la sortie de son tout dernier projet L'art de Vivre dispo depuis le 30 septembre dernier.


Il y a cette phrase qui revient souvent pour parler du rap sénégalais : "au Sénégal, il y a plus de rappeurs que de pharmacies"...

(rires) Bah ouais, je pense que c'est vrai. Il y a beaucoup de rappeurs au Sénégal et c'est ce qui fait qu'on s'est très tôt imposé comme l'un des pays précurseurs en Afrique. C'est une musique qui est très appréciée et tu as des jeunes qui ont de très belles carrières là-bas.

Mais qui dit rap au Sénégal, dit forcément musique revendicative. C'est comme si le rap devait forcément se ranger sous cette étiquette-là. Quand je dis ça, je pense notamment à cette interview de toi où le présentateur t'interpelle sur le fait que tu ne sois pas nécessairement sur ce crédo…

C'est vrai que le rap sénégalais a beaucoup revendiqué. Les rappeurs se sont même fait connaître grâce à cela. Leurs prises de parole très accès sur le sociale, le politique etc. Ça a quelque part fait la force du rap sénégalais tout en créant une sorte de déséquilibre avec ce qui est un peu plus « commerciale » là pour enjailler les gens. Après bon, tu as des journalistes qui sautent sur l'occasion pour te dire « toi tu n'es pas engagé » alors que bon, j'essaie de faire les deux. Pour moi c'est important parce que c'est ce qui me ressemble. Surtout que, quand j'ai sorti des morceaux comme Zik des Gentlemen, je me suis tout de suite démarqué.

Se démarquer en rappant principalement en français aussi...

Ça avait créé une sorte de mystère autour de mon personnage et de nombreuses polémiques. Certains pensaient que j'étais un Sénégalais qui avait grandi en France, d'autres que j'étais un Sénégalais complexé.


 

Le sujet est toujours d'actualité, je pense notamment à cette mixtape sortie en 2015, "Excuse my Wolof" avec le mot french barré et juste en dessous…

Ouais, j'étais arrivé à un stade où... au début c'était marrant. Mais quand tu croises des fans qui te demandent encore si t'as grandi en France dix ou quinze ans après, tu te dis qu'il faut vraiment remettre les pendules à l'heure. Pour moi c'était important de le faire. Je devais montrer que je savais le faire en fait. 

 

Ce qui est assez déroutant, c'est que dans les premières réactions, il y a eu la surprise de certains qui découvraient que tu pouvais faire ça bien...

Quand je sors un album, il se retrouve souvent dans le dernier carré des champions. Ce n'est pas parce que tu rappes en français qu'on ne va pas t'écouter. Au Sénégal, on parle français aussi. Donc ouais, je pense surtout que tant que tu fais de la bonne musique, tu as des chances de te retrouver au sommet.

Et ça t'as permis d'avoir une notoriété au-delà des frontières de ton pays. Je dis ça parce qu'il y a de très bons rappeurs au Sénégal qui malheureusement restent enfermés dans un périmètre plus réduit en choisissant le Wolof. 

Ça c'est vrai et c'est assez déplorable. Je connais tellement de rappeurs talentueux. Quand tu écoutes ce qu'ils disent, ce sont des génies. Le Wolof, c'est aujourd'hui clairement leur force au pays mais ça n'aura pas le même impact si tu fais écouter ça à quelqu'un qui ne comprend pas la langue.

Tu penses à qui par exemple ?

À Dip Doundou Guiss ou à Omzo Dollar.

 

Ces deux-là kick tellement fort ! Après, il y a la frustration de la langue mais tu le sens qu'ils sont très techniques et moi je les trouve fantastiques.

Voilà. Le plus de ces deux artistes c'est qu'on peut adhérer à l'univers, kiffer l'énergie, sentir le truc, sans même les comprendre. Dip a récemment sorti son premier album TLK, Omzo Dollars sa mixtape Deugeuntane. Elle est vraiment cool cette nouvelle énergie dans le rap sénégalais. 

Les avoir vu se positionner sur l'échiquier du rap sénégalais, toi le rappeur plus vieux dans le milieu, est-ce que ça ne t'as pas donné envie d'aller encore plus loin ?

Ce sont des rappeurs comme eux qui m'ont poussé à faire un projet comme Excuse My Wolof. Ils ont créé un nouveau truc qui me parle plus et ça m'a beaucoup inspiré et motivé. 


 

 

L'Art de Vivre, ça arrive juste après ce projet. L'histoire de l'album elle commence avec celle de ce duo avec Wyclef Jean...

Pas vraiment. J'ai commencé à travailler sur ce morceau très peu de temps après la sortie de mon album Rime de Vie en 2012. Mais comme on l'a terminé quand j'étais sur le nouveau projet en 2014, on lui a donné une couleur qui allait avec tout le reste.

Quatre ans…

Ouais. Quatre ans, c'est long. Mais j'ai sorti une mixtape en mai 2012, Tha NixTape Vol.1 #RoadTrip. Ensuite il y a eu des singles à gauche à droite. J'ai sorti un morceau avec un artiste ivoirien qui s'appelle Rico Amaj. C'était un morceau Afro Trap mais je pense qu'il est arrivé un peu trop tôt. À l'époque beaucoup de gens ne s'attendaient pas encore à ça. Ce n'était pas vraiment la tendance mais je suis content de l'avoir fait.

C'est marrant que tu parles de Rico Amaj. Ça me rappelle cette conversation que j'avais eue avec le groupe togolais Toofan. Pour eux, les mecs du label ivoirien Boss Playa – avec qui Rico collaborent régulièrement - faisaient partie des précurseurs dans ce style musical.

Oui, bien sûr. Ça fait un moment que ce style existe en Afrique. Ça a peut-être mis du temps à s'installer sur le devant de la scène mais il y a toujours eu des collaborations qui allaient dans ce sens. Bien avant ce titre avec Rico Amaj, j'avais par exemple fait deux morceaux dans cette veine Afro Trap qui ne sont pas sortis avec des artistes ivoiriens, DJ Mix et Killer.

 

Quand on se retrouve avec Wyclef, c'est comment ?

Il nous a raconté une histoire avec un de ses gardes du corps. Il lui faisait du thé en lui disant que c'était un super thé sénégalais. Wyclef Jean pensait qu'en buvant ça il allait mieux chanter sauf que ce thé c'était du Lipton...


 

 

Il y a en un avec qui tu t'es bien marré durant l'enregistrement de l'album, c'est le producteur Buck 3000 que l'on voit à tes côtés dans le documentaire qui raconte les coulisses de l'enregistrement de ton album...

C'est un sacré personnage. Très talentueux, un peu mystique sur les bords mais vraiment très fort. Ça été un truc assez marrant. On avait des horaires bizarres, on commençait à trois heures du matin, on finissait à onze heures. C'était assez spécial. Parfois il était là à bosser sauf que tu ne t'en rendais même pas compte. Il touchait deux ou trois trucs et à l'arrivée le mec avait fait de la magie. Après il a mixé des gros morceaux pour Jennifer Lopez, Ashanti, Jah Rule. Toute l'équipe de Murder Inc. à l'époque et quand tu regardes son palmarès il a vraiment bossé avec les plus grands. Il sort d'une grosse école de son aux États-Unis aussi.

C'est important pour toi de montrer le nouveau visage de l'Afrique ?

Aujourd'hui la musique urbaine africaine, respire la bonne humeur. Si tu te réfères qu'à la musique, tu as l'impression qu'on a vraiment aucun problème. C'est là que tu vois à quel point les Africains sont forts. Malgré leur condition ils sont capables de faire de la musique qui peut te faire sourire et danser. C'est une thérapie pour nous.  


 

Nix était dans le First Mike Radio Show, émission à retrouver tous vendredis de 21h à 23h.

 


Crédit Photo : Facebook Nix

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