Mike Lucazz : "J'aimerai bien être le Denzel du rap qui se révolte et fait des sons de ouf pour protéger les gens d'en bas"

Les rapporteuses Lundi 30 janvier 2017

"Est-ce que c'est filmé ?" Mike Lucazz s'installe dans le studio. Il comprend qu'il n'y aura que sa voix d'enregistrer, enlève ses lunettes et son manteau. Cet accessoire, Mike Lucazz ne le quitte jamais vraiment lorsqu'il s'agit de laisser place à son personnage, "comme ça je me transforme" lance-t-il en riant "et puis si ça marche un jour, je pourrai rester incognito." Mais pour le moment Mike le sait, il est encore bien loin des tumultes de la célébrité. On le reconnaît un peu vers chez lui dans le 94 ou quand il "tape un foot, dans l'équipe adverse" mais il n'est pas une super star.

Mike Lucazz est au commencement, "Soleil Gelé" est son tout premier projet d'artiste signé en maison de disques. On pense alors à ce nom, à toutes les histoires qui s'écrivent entre les espaces de "Soleil Gelé". On se dit que ça pourrait faire un bon titre de film.

 

Les films d'horreur. T'en regardes ? 

Non. Je n'aime pas les films d'horreur (rires). 

Tu as peur ?

Petit j'ai vu "Thriller" et lendemain, je ne suis pas allé à l'école. J'assume totalement (rires) et depuis ça, les films d'horreur j'évite. Moi je préfère les biopics. 

 

Si tu dois m'en citer un, tu choisis lequel ?

"American Gangster". Le mec part de rien, arrive au sommet. Après ce n'est pas un exemple, c'est quand même un gros dealer. Mais dans ce truc de réussite et de détermination, je trouve ça fort.

La référence à ce film, elle est dans ton nom d'ailleurs...

T'as capté, ça fait plaisir ! Lucazz c'est pour Frank Lucas. Dans ce film, le jeu de Denzel il est fou. Incroyable même. Ah ! Denzel... J'aimerai bien être le Denzel du rap. Le Denzel de « Man On Fire » qui se révolte et fait des sons de ouf pour protéger les gens d'en bas.

Des soleils gelés. Tu es un super héros en fait... 

Pas vraiment (rires). Mais j'essaie. 

Les super héros ont besoin de beaucoup d'amour pour y arriver...

De ce côté-là, je ne me plains pas (rires) Mais pour en revenir à ce titre "Soleil Gelé", il peut signifier tellement de choses. C'est ce que je kiffe dans le rap : avec une phrase, tu peux envoyer tellement d'images. Soleil Gelé, ça représente les quartiers, les gens d'en bas. Tous ceux qui rêvent de briller mais qui sont gelés par les problèmes, les préjugés.

Soleil Gelé c'est aussi pour un truc qui me tient vraiment à cœur et que raconte je dans le 2ème morceau. Il faudra l'écouter (NDLR : Mike Lucazz parle sur ce titre de la disparition de son frère).

C'est très beau sur ce morceau quand tu dis "jeune esseulé, sur un glacier un peu médusé"...

C'est une image pour parler de tous ces jeunes qui sont seuls. Ils sont à la dérive, ils ont peur, "on est là mais où on va ?" C'est ce que l'on voit un peu avec cette jeunesse qui ne vote pas. Rien que dans mes potes, je ne sais pas qui votent. Je ne vote pas moi non plus parce que je ne sais même pas pour qui voter. Les politiques ne s'adressent pas à nous.

 

On va laisser tomber ce glacier parce que tu n'es plus vraiment dessus. Quoi qu'à vrai dire je n'en sais rien...

On est toujours un peu dessus. Médusé ou pas. On peut basculer à n'importe quel moment. On n'est jamais vraiment certain d'être en place. On est toujours un peu à la dérive.

C'est triste...

C'est par rapport aux thèmes que j'aborde. C'est vrai que ce projet, il n'est pas joyeux. Si je vivais à Miami ou en Malaisie, que j'étais millionnaire, ça serait sans doute un peu plus joyeux.

 

"Le poids des soucis sur les abdos" comme tu dis dans "Lové" 

Il y a des matins où tu te réveilles et tu as la flemme. Tu n'es pas fatigué mais tu as tous ces problèmes qui te font mal à la tête. Et tu te demandes : "je me lève ou je dors toute la journée ?" C'est ça le poids des soucis sur tes abdos. Mais finalement, tu sors de ton lit et t'assumes ça comme un bonhomme.

Dans ta façon d'écrire, pour moi t'es un rappeur surréaliste... 

C'est la langue française ça. C'est tellement beau ! Je ne sais pas si on s'en rend vraiment compte mais c'est une langue incroyable. On peut envoyer des images avec les mots. Et c'est ce que j'ai fait dans l'intro, sur "Hiver" et dans le dernier morceau aussi. J'en n'ai pas trop abusé sur ce projet parce que je voulais un peu lever le pied sur cette technique-là. Mais c'est un truc que je ferai encore et toujours parce que je trouve ça tellement fort. Tu mets un CD et voilà, t'es au cinéma.

 

Ta matière préférée petit, c'était le français...

J'étais le premier de ma classe en français. J'étais très bon en philosophie aussi mais je n'étais pas le meilleur malheureusement.

Qu'est-ce que tu préférais dans le français ? La Dictée ?

Non. J'étais mauvais en orthographe mais dans les dissertations, j'étais très bon.

Dans les artistes qui t'ont donné envie de rapper il y a Fabe et Despo Rutti...

Pour moi, c'est le summum. C'est la perfection du caviar ! Despo, il a tellement de punchlines. "Pardonnez-moi si j’commets des erreurs, j’suis un enfant du divorce. J’suis moi-même une erreur !" En plus lui, ces punchlines elles sont longues (rires). Tu vois par exemple sa phase sur la politique "Alors je serai assez subliminal pour que nos petits comprennent, que la Gauche, le Centre, et la Droite, c’est la même.
C’est comme le changement de couleur sur les capsules d’héroïne, pour mieux tromper les boloss, comme l’a fait Stringer Bell, mais au fond la dope reste de la merde" 
Comment il a fait pour placer ça dans un morceau ? 

Fabe ce n'est pas un artiste que ma génération a écouté, j'ai découvert ça avec mon grand frère.

 

Tu aimerais collaborer avec qui ?

J'aime beaucoup Lino, PNL et/ou Jul. 

 

 

Il faut que tu m'expliques "Couper Détailler", c'est pour le titre de coupé décalé "Sagacité" de Douk Saga.

Ouais, carrément.

Là, on est dans l'enjaillement...  

Je voulais qu'il y ait une référence africaine dans mon projet. Douk Saga, c'est un mec qui a fait danser tout le continent africain. Comme les Papa Wemba, DJ Arafat.

Il y a toutes ces histoires autour des origines "douteuses" du coupé décalé. En gros certains disaient que dans l'histoire même du nom, "couper" c'était pour escroquer et "décaler" pour le faite de se barrer ensuite.

Ah je ne savais pas du tout. Franchement, c'est parfait. Ça fait une sorte de boucle avec mon morceau. 

En revanche, tu n'es pas allé jusqu'au bout du concept. Il manque le travaillement (NDLR : distribuer des billets de banque). Les billets, ils sont où ?

Ouais, c'est vrai (rires) mais on n'avait pas le budget (rires). Après moi je ne suis pas trop dans le farotage (NDLR : la frime). Eux, c'est le faro faro. Ils sont en soirée, envoient les billets, dédicacent les joueurs de foot. Les footballeurs passent un billet et c'est reparti. Je ne suis pas dans ces ambiances mais ça correspond à l'ADN de la musique Afro.

Tu écoutais cette musique avec ta mère ?

C'est grâce à elle que je fais de la musique. Elle me faisait écouter du Francis Cabrel. 

 

Tu visualises déjà où tu voudrais être dans cinq ans ?

C'est un peu flou. Au début tu fais de la musique pour faire de la musique parce que t'es passionné. Après tu te rends compte qu'il y a des gens qui t'écoutent et que tu peux faire passer des messages. Ensuite, tu te dis qu'il n'y a pas que la revendication et qu'on peut faire danser les gens aussi.  Et donc là, tu te rajoutes une nouvelle casquette (rires). T'as une big tête après. Je dirai que pour le moment, je ne me vois nul part. Je veux juste continuer de kiffer. C'est le truc le plus important. J'ai beaucoup de respect pour les gens qui ont des boulots pénibles parce que je l'ai fait aussi. Je bossais en intérim, je portais des cartons. Je m'en servais pour écrire des punchlines (rires). 

Tu te souviens de ce moment où t'as posé le carton pour la dernière fois ?

Je portais le carton et j'en ai eu marre. Donc je l'ai posé et je suis parti (rires). Les mecs étaient là "tu vas où ?". Derrière ça, la boite d'intérim m'a appelé : "Monsieur, ramenez-nous votre carte et le badge." 

 


Crédit photo : DR / Sony Music

+ de Rapporteuses sur Mouv'

 

Commentaires