Les Sages Poètes de la Rue à la recherche de la création [interview]

Les rapporteuses Dimanche 19 mars 2017

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Les Sages Poètes de la Rue à la recherche de la création [interview]
Faire une musique plus minimaliste. Avoir pour inspiration le jazz, la soul ou la musique française. Laisser libre court à son imagination et revenir quinze ans plus tard avec une vraie proposition. Conversation avec les Sages Poètes de la Rue à l'occasion de la sortie de leur tout nouvel album "Art Contemporain".

Quand on revient avec un nouvel album après 15 ans d'absence, on se sent comment ?

Zoxea : On est content. À travers nos réseaux, on le voit, il y a des gens qui nous suivent. Ils relaient nos posts... J'aimerai vraiment leur faire une grosse dédicace. Pour nous, c'est notre album mais c'est le leur aussi.

Dany Dan : En plus, on a pris des risques dont ça rend le truc excitant. Tu te demandes comment ça va se passer. C'est un peu comme avant de monter sur scène quoi.

 

Vous avez lancé cet album avec "À la recherche du rap perdu" et cette série de vidéos où l'on retrouve de nombreuses personnalités du rap français... 

Zoxea : Dans ces vidéos, il y a des gens qui ont croisé notre parcours musical, d'autres qu'on a inspiré, des gens de l'ancienne et de la nouvelle génération. On voulait montrer que le rap ce n'est pas que des clans. Le rap c'est aussi des gens qui peuvent se donner de la force. Nous, c'est notre grand retour et quel meilleur retour que d'être poussé par toute cette scène. C'est vraiment super motivant pour continuer après.

Ça veut dire quoi « la recherche du rap perdu » ?

Zoxea : La recherche de la création.

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Il y a un vrai parti pris musical sur cet album. Vous faites une "musique sans beat" et vous utilisez l'appellation "No Beat Music". C'est venu comment ?

Dany Dan : Un jour avec Melopheelo, on est arrivé chez Zoxea parce que c'est chez lui qu'on enregistrait nos maquettes. Et là, il nous a parlé de ce genre de musique. La Not Beat Music, c'est un peu comme des interludes en fait. T'enlèves la rythmique, tu laisses juste le sample et c'est ta voix qui fait les instruments. On a donc essayé sur un titre, ça a bien marché et c'est comme ça qu'on a fait tout un album de No Beat.

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Zoxea : Ce jour-là, on avait aussi convié James BKS à notre réunion. James, c'est un compositeur qu'on avait signé au sein de KDB Zik à l'époque. Il a fait du chemin depuis, bossé aux Etats-Unis. James travaille dans la pub aussi et il y avait ici un rapprochement avec ce qu'on voulait faire musicalement. On a donc fait des blueprints, pas mal d'expériences. Le premier titre qu'on a enregistré et qui figure sur l'album c'est Superstition.

 

Qu'est-ce qu'on écoute pour utiliser sa voix comme un instrument ? Je dis ça parce qu'il y a un côté très jazz sur les productions.

Zoxea : C'est vrai qu'il y a du jazz et de la soul mais il y aussi de la musique française. Quand l'idée du No Beat est arrivée, c'est ce que j'écoutais. Les mecs comme Jacques Brel, ils avaient de belles orchestrations mais ils n'avaient pas spécialement de gros rythmes sur leurs chansons. Ils avaient du charisme, de la prestance et leurs débits captivaient l'attention.

Melopheelo : Le texte était mis en avant, c'est important de le souligner. Quand la musique est minimaliste, tu te concentres plus sur les paroles.

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En écoutant le morceau "Papa India " ça m'a rappelé aux chanteuses Nicoletta ou Brigitte Fontaine...

Zoxea : Les chanteuses que tu viens de citer auraient pu être des rappeuses aujourd'hui. Quand tu écoutes leur débit, leur engagement ou même leur folie. Il y a cette âme aussi. Nicoletta, elle était très soul. Ce sont des chanteuses qu'on aurait pu voir sur l'un de nos morceaux. C'est le genre de collaborations qui auraient pu être très intéressantes.

Brigitte Fontaine a d'ailleurs été une artiste de l'underground français. Avec Areski, ils faisaient une musique très engagée dans les années 70. Et je dis ça en pensant notamment à votre titre "André" où il y a ce mec qui parle du fait que le rap doit apporter de la consistante certes mais surtout une certaine conscience... 

Zoxea : C'est tout à fait ça. André est une personne qu'on a rencontré au milieu de l'album. C'était une rencontre assez magique. Un après-midi pendant qu'on faisait une pause, on est parti boire un verre et sur le chemin, on a vu un groupe avec ce André, André Médouni. Il était avec ses élèves en plein débat philosophique. On s'est arrêté pour écouter et les jeunes nous ont reconnus, "c'est Les Sages Poètes de la Rue. Vous ne les connaissez pas Monsieur mais ce sont des légendes dans le rap". Il nous a alors interpellé, "Ah, vous faites du rap !" Et là, il a commencé à partir, à débattre sur la vie et sur le rap. J'ai dégainé mon téléphone et filmé cette scène improbable. On est rentrés en studio en se disant que ça allait être l'intro. 

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Zoxea : Ça nous a beaucoup aidé. Sur Papa India, on se livre sur nos pères et c'est un exercice très dur pour nous en tant qu'africains. Il nous a chargé d'une mission Mr Médouni et on a suivi ses conseils.

Dany Dan : On a le micro et donc la possibilité de s'exprimer. Certes, c'est de la musique donc c'est du divertissement mais on peut dire quelque chose en même temps.

Ce micro, il arrive comme un totem au début de vos clips avec ce logo...

Zoxea : À l'époque, on avait fait un morceau Un homme un micro. À un moment donné, tu peux faire ou dire tout ce que tu veux, quand tu te retrouves devant l'assistance, c'est toi et ton micro. Toi et ton talent. 

Il y a d'ailleurs ce "dangereux dans un micro" sur votre titre "16 traits/16 lignes"...

Zoxea : C'est un scratch de Logilo notre DJ historique. Pour ce titre-là, on voulait vraiment revenir aux fondamentaux au niveau du rap : un micro, des emcees et 16 mesures. Il nous fallait des scratchs aussi. On voulait vraiment faire du rap comme nous on l'a kiffé dans les années 90 à 100 %. Logilo, il a mis ce "dangereux au micro" parce que pour lui avec cette combinaison, il se passe un truc  "dangereux" lyricalement.

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Cet album est un peu à contre-courant. Là où beaucoup choisissent des productions très riches pour moins de mots, vous allez vers un son minimaliste pour plus d'images...

Dany Dan : Ce n'est pas qu'on n’aime pas la musique actuelle mais bon, je dirai qu'on préfère quand c'est plus consistant. Après, on a aussi pensé une musique minimaliste avec d'autres idées en tête. Il y a tout ce que l'on peut faire sur scène. Ceux qui viendront à nos concerts verront que ça évoluera tout en étant la même musique, un peu comme si c'était un remix.

Zoxea : C'est marrant parce sur la fin de l'album, Dany m'a appelé très tôt un matin pour me dire : "J’ai entendu un groupe américain, j'ai l'impression qu'ils ont le même truc que nous". Je lui ai répondu que c'était peut-être une coïncidence. Mais non, il avait raison. Plus ou moins à la même période, il y avait ce groupe qui avait pensé au même truc. Ce groupe s'appelle Westside Gunn, ils viennent de signer chez Eminem pour la petite histoire. Ils ont sorti plusieurs projets et quand tu les écoutes, tu sens qu'ils sont dans cette même démarche, de mettre une boucle et de rapper. Il y a des lyrics, des images, des métaphores, des flows, du hardcore, tout ce qui est propre au rap. Mais c'est très minimaliste, tu peux les écouter et planer.

 

Quand on s'en rend compte, on se dit quoi ? Que les idées sont dans l'air ?

Dany Dan : J'avoue que je commençais à être un peu...pas déçu mais que je commençais à en avoir marre du rap tel qu'il était. Pas que je n'aimais pas...mais ça me semblait être toujours la même chose.

Zoxea : Et puis ils apportent quelque chose de nouveau. À partir du moment où Dany dit qu'il en a marre, il faut qu'il soit lui aussi en mesure d'amener autre chose. Si on dit juste qu'on en a marre mais qu'on ne fait rien, je ne vois pas l'intérêt. À travers notre démarche artistique on est dans la proposition aussi. C'était déjà le cas en 1995 quand on est arrivé avec l'album Qu'est-ce qui fait marcher les sages ? Notre musique avait tapé dans les oreilles de Mc Solaar ou de Jimmy Jay parce qu'on arrivait avec un truc très jazzy et qu'on se démarquait. À chaque projet, en fonction de l'époque dans laquelle il est réalisé, on essaie toujours de créer en s'adaptant d'une certaine façon. Et durant l'enregistrement d'Art Contemporain, il y avait cette phrase que Djames aimait bien dire : "Less is more", le peu est le mieux.

Deux invités sur cet album c'est pour ce "Less is more" ?

Zoxea : Ouais, c'est ça. Le peu est le mieux. IAM on n'avait jamais travaillé avec eux. On s'était vu sur un ou deux événements et on s'était dit pourquoi pas. Guizmo, c'est une personne que je connais depuis l'époque du 104 quand je faisais mes ateliers d'écriture. Il ne les fréquentait pas mais il était avec des gars de 1995 qui y venaient. Ça nous allait très bien, IAM et Guizmo, un représentant de l'ancienne école, un de la nouvelle.

 



Crédit photo : Les Sages Poètes de la Rue / Facebook

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