Kalash Criminel : "dans ma musique, t'as 80 % de vérités et 20 % d'ego trip" [interview]

Les rapporteuses Mercredi 07 décembre 2016

R.A.S, c'est le tout premier projet de Kalash Criminel, artiste originaire de Sevran la ville de Kaaris. Un E.P. avant l'album prévu pour 2017 où Kalash Criminel démontre tous ses talents lorsqu'il s'agit de faire de la "sauvagerie". Du rap qui cogne, brut et percutant. Mais R.A.S c'est aussi le témoignage sur dix titres d'un rappeur panafricain, fier et en colère.

- Arrêt du coeur

Kalash Criminel, on part en guerre contre qui ou contre quoi ?

La guerre, elle ne se fait vraiment pas dans le rap. C'est tranquille le rap, on fait juste de la musique. Après c'est un peu violent mais on ne part pas en guerre.

C'était plus dans le sens métaphorique. Je pense au langage que tu utilises ou à ton titre Famas – pour Fusil d'assaut de la Manufacture d'armes de Saint-Étienne – par exemple...

Famas, c'est l'intro du projet. J'y parle de ma famille, du monde dans lequel on vit, du gouvernement. J'y raconte un peu mon ras-le-bol en fait. "Je connais deux ou trois gars qui peuvent me trouver un Famas", je trouvais que ça passait bien dans le morceau et comme je n'avais pas de titre pour cette intro – les intros n'en ont pas forcément – je l'ai appelé comme ça. Le famas c'est une arme de guerre et je voulais rentrer énervé direct dans le projet pour qu'on comprenne tout de suite.

- Famas 

Cette histoire que tu racontes dans Famas elle est vraie ?

Histoires de rue... Je n'aime pas trop en parler. Dans ma musique, t'as 80 % de vérités et 20 % d'ego trip.

Après l'idée c'est plutôt pour comprendre ce par quoi tu es passé et qui t'a conduit à faire cette musique-là aujourd'hui...

Oui, c'est exactement ça. C'est plus pour montrer la violence du monde dans lequel on vit. Parfois dans les quartiers, tu fais certaines choses que tu regrettes après. Parce que ma mère elle l'a trouvé le 9 milli'. On est très proche et quand j'ai vu de la déception dans ses yeux, ça m'a fait mal.

Pour revenir sur cette idée de bataille, mais plus avec les mots. Dans l'art de la Guerre il y a une phrase qui dit : "tout le succès d'une opération réside dans la préparation." En sortant cet E.P avant l'album, est-ce que tu ne serais pas dans cette dynamique-là ?

C'est exactement ça. RAS, c'est un petit projet. Là je suis à 14 % de mes capacités. Cet E.P je l'ai vraiment fait pour mon public de base qui aime ma musique, la sauvagerie musique. À la base on partait sur un projet cinq titres sauf que ça ne me suffisait pas. On s'est donc dit qu'on allait en mettre sept. Ensuite on a rajouté des sons que j'avais déjà sorti comme "10 12 14 Bureau", "Sauvagerie 2". À l'arrivée, ça donne un 10 titres. Le truc c'est que j'avais choisi pour date de sortie le 28 octobre parce que ma mère est née le 27. Comme je ne voulais pas repousser la date de sortie, j'ai fait ce projet en un mois. Mais sur ce E.P je n'ai pas pris de risques ou testé de nouvelles choses. On le fera sur l'album qui arrivera en 2017 normalement. Petit à petit on va essayer. Mais c'est comme pour Kaaris. Je prends cet exemple parce que c'est un grand de chez nous. Avant d'avoir le succès qu'il a eu sur "Or Noir", il avait sorti un E.P. qui n'avait pas marché autant que le mien. Pourtant comme il me l'a dit, il l'avait le buzz mais ça n'avait pas pris. Gradur aussi que j'aime beaucoup, avant de sortir son album qui a été disque d'or, il avait sorti un projet gratuit. Donc c'est un premier projet. Il faut prendre son temps.

 

L'histoire avec Kaaris, ça commence autour d'un freestyle...

Il avait un Panète Rap. Comme il est proche des grands de mon quartier, c'est eux qui m'ont dit de venir. Lui il ne savait même pas que je rappais. Je suis venu, j'ai rappé et il a kiffé. C'est comme ça que ça a commencé. On s'est vu on a parlé de rap, il aimait bien ce que je faisais et m'a proposé de faire un son. "C'est un mec de chez moi, normal on va le faire le son." C'est là qu'on a fait "Arrêt du cœur" et ça a marché. C'est un bon gars. Il est marrant de ouf. Il ne se prend pas la tête, il est cool.

Mais bien avant ces freestyle et ce titre avec Kaaris, le rap ça commence comment ?

Quand j'étais petit, je rappais dans ma chambre. Des ego trip, un peu de blague, je faisais rimer les noms de mes potes, des trucs comme ça. J’avais tout dans ma tête, je retenais, je retenais... je gardais tout ça parce que je n'ai jamais écrit un texte - tous les sons jusqu'à maintenant sont dans ma tête. Pour l'album, je pense que ça se passera comme ça aussi parce que je n'arrive pas à écrire, j'ai un blocage. Et un jour, l'un de mes frères a entendu, "c'est qui ce rappeur qu'on entend-là ?" Je lui ai répondu que c'était moi. Il ne me croyait pas, "arrête de mentir". Et c'est à partir de là. En fait, j'avais plein de sons, de textes mais je ne les enregistrais pas. Et c'est au bout de... en fait vers 17, 18 ans que j'ai commencé.

Tu mère elle en pensait quoi ? 

Au début, elle ne voulait pas. Quand elle a su que je rappais, elle n'était pas d'accord du tout. Mais au fur et à mesure, sa vision a changé. Aujourd'hui elle est trop fière. Elle regarde et elle est au courant de tout. Les vidéos qu'il y a sur le net, les clips, les showcase. C'est même elle qui fait ma valise. Ma mère est très impliquée et ça dans tout ce que fais depuis que je suis petit.

Le lingala, tu le parles couramment ?

Je parle tous les jours lingala. Chez moi, avec mes proches. Tout le temps. 

Ca sent dans tes intonations et ta façon de rapper. Parfois ça rappelle même les chanteurs de rumba congolaise...

(rires) Ouais. On est beaucoup de rappeurs à placer des mots en lingala mais il y a pas mal de gens qui m'ont dit que, quand moi je le faisais ça passait crème. Mais ce n'est pas recherché, ça vient naturellement et ce n'est pas forcé. Le lingala, ça apporte un truc en plus à mes titres et ça permet d'avoir plus de vocabulaire, d'être différent lyricalement. 

 

R.A.S, c'est de nombreuses références à l'histoire africaine dans les paroles. Tu y parles entre autres de deux grandes figures Thomas Sankara et Patrice Lumumba...

À l'école je trouvais qu'on ne parlait pas assez de l'Afrique. Donc j'ai voulu comprendre pourquoi. Avec mon père et mes frères on a commencé à en parler et j'ai trouvé ça intéressant. Donc j'ai fait des recherches et j'ai d'abord regardé un film documentaire sur la vie de Lumumba comme je viens de Congo. J'ai dû le voir au moins deux ou trois pour bien le comprendre et ensuite, dans les suggestions, il y avait Thomas Sankara.

L'histoire que je raconte dans "Sauvagerie 2" avec ma prof d'histoire qui le connaissait pas, ça remonte à cette période-là. Ça m'avait marqué ! On est au collège et pendant que la prof nous fait cours avec un pote on parle de lui. Elle m'interpelle, "tu fais ton intéressant, parle-nous de Thomas Sankara". Je lui explique et là, elle répond qu'elle a appris un truc. À la fin du cours, elle me prend à part pour me dire que c'est bien sauf que je rentre chez moi choqué, "c'est bizarre un peu l'école."

Qu'est-ce qu'il représente pour toi aujourd'hui Thomas Sankara ?

Il était déterminé, prêt à tout pour son pays. Il a donné sa vie. Il parlait mais il y avait les actes qui suivaient. Maintenant les actes ne sont plus là. Ça parle, ça parle mais ça n'agit pas. Si des hommes comme Thomas Sankara, Patrice Lumumba ou Steve Biko avaient vécu plus longtemps, je pense que l'Afrique irait mieux. Parce que là, les présidents africains ils ne servent à rien. C'est mon avis personnel, je ne vais pas tous les mettre dans le même sac mais la plupart sont des pantins.

Tu suis ce qui se passe en République Démocratique du Congo ?

Le président est arrivé à la fin de son mandat mais ne veut pas partir. C'est grave, on dirait qu'il peut faire ce qu'il veut – NDLR : La RD Congo traverse une crise politique depuis la réélection contestée de Joseph Kabila en 2011. Une crise aggravée par le report des élections présidentielles et législatives qui auraient dû se tenir en 2016. À savoir également, la Constitution interdit à Joseph Kabila de se représenter aux élections. Pourtant, ça s'appelle République Démocratique du Congo mais dans les faits ça ressemble à une dictature ou à une monarchie. Comme je l'ai dit dans un de mes titres "y a rien de République dans mon pays", on porte les mots Démocratie et République sauf qu'il n'y a rien de tout cela là-bas. La dernière fois que je suis parti au Congo  en 2009 et c'était déjà comme ça.

- Makila 
 

Dans Makila, pourquoi tu dis ça ? 

En Afrique, on a des croyances un peu bizarres… Par rapport aux albinos… ou même, quand quelqu'un meurt dans son sommeil par exemple, on pense tout de suite que c'est de la sorcellerie ou qu'on l'a tué. Alors que le mec il est mort c'est tout.

On viole une femme albinos pour guérir du Sida, on les utilise pour des sacrifices...

Voilà, c'est tout ça.

Quand tu as découvert ça, t'avais quel âge ?

Je ne savais pas qu'on tuait les albinos. Je l'ai su très tard. Au Congo, j'en voyais plein quand j'y allais. Ils étaient libres, marchaient dans les rues. C'est mon père je me rappelle qui m'en a parlé la première fois. J'avais seize ou dix-sept ans et il avait entendu ça à la radio, sur RFI. Moi je n'y croyais pas, "Papa qu'est-ce que tu me racontes !" À cette période, je voulais aller vivre tout seul alors je pensais qu'il me disait ça pour me faire peur. Sauf qu'après j'ai regardé et là, je suis tombé sur plein de vidéos, de reportages et des articles... Dans des pays comme la Tanzanie, le Malawie on vend des membres des corps d'albinos. J'ai vu des vidéos avec des bébés ! Ils découpaient leurs têtes, des bébés d'un an. Ce sont des innocents, c'est vraiment cruel. Ils n'ont rien à voir dans tout ça. J'étais sidéré. Le monde où l'on vit, il est chaud... Il est mauvais ce monde. Mais il y a des gens qui ne le savent même pas. Si moi je le dis peut-être que certains vont en prendre conscience.

En France, tu sentais une différence dans le regard des autres ?

Bah déjà au niveau du climat c'est mieux. En Afrique, il fait chaud et le soleil ce n'est pas bon pour notre peau. Mais au niveau du regard, je n'ai pas vraiment senti de différence. C'est vrai que plus petit, on ne comprend pas vraiment mais en grandissant, on ne calcule plus tout ça. Tu fais ta vie et puis voilà.

Tu en parles beaucoup dans tes chansons.

Ouais.

Et il vient d'où ce courage de dire les choses chez toi ?

Il vient de moi. Da ma mère, de mes frères, de mon entourage.

Kalash Criminel était dans le First Mike Radio Show, émission à retrouver tous vendredis de 21h à 23h.

 


Crédit photo : kalash.criminel

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