Dosseh : "Tu sais comment j'écris ? Je prends la voix de Thierry Ardisson" [interview]

Les rapporteuses Mercredi 02 novembre 2016

Pour vous la faire rapide, Dosseh il est dans le rap depuis 2004 environ. Il a sorti de nombreuses mixtapes dont la série Summer Crack ou le projet Perestroïka et le voilà aujourd'hui avec son tout premier album Yuri.

Séquence d'introduction. Dosseh est au volant d'une grosse caisse et chante son tiraillement et toute la complexité de ce qu'il est : "un Jeune noir avec tout ce que ça implique". Mais cette voiture, elle s'arrêtera où ?


On rentre sur l'album avec ce titre,
Afrikan History X. Le nom c'est en référence au film ?

Ouais, totalement. En fait ça annonce l'ambiance musicale. La prod a une certaine mélancolie et c'est ça, la couleur générale de l'album.

Ça fait l'effet d'une sorte de procession, comme si tu lançais la marche avec toutes ces histoires que tu vas raconter...

Ouais (rires) ça me fait plaisir que tu prennes ça comme ça (rires) mais j'ai pas pensé à tout ça tu vois. Si tu vois le truc comme ça, c'est nickel.

T'as pensé à quoi alors ?

J'ai pas conceptualisé l'album. Les thèmes abordés sont juste les sujets qui me touchent. À aucun moment je me suis dit : "Tiens, je vais faire une suite. Alors Afrikan History X pour commencer. Ensuite on va pouvoir parler de ça ou de ça."  Ce sont juste les trucs dont j'ai toujours voulu parler. J'avais lancé quelques pistes par le passé mais j'étais jamais allé en profondeur. Et là, quelle meilleure occasion qu'un premier album pour développer.

C'est juste "un puzzle de mots et de pensées", pour reprendre tes mots, avec une certaine orientation une fois les titres mis les uns derrière les autres. 

Même ça, c'est pas voulu. C'est moi, mes délires, mes références. Tous ces titres on a l'impression qu'ils font partie du même univers et c'est juste normal en fait.

Tu rentres sur ce titre avec cette phrase "Je voulais juste une Bugatti"...

Ouais (rires) qu'est-ce que t'as pas compris ?

C'est pas que j'ai pas compris. Mais il y a ce truc autour de l'apparence, la célébration du luxe comme indicateur de réussite sociale. 

Ouais, par le matériel. 

Pour aborder un sujet relativement deep.

Si tu veux grosso modo, c'est un jeune renoi qui observe la situation de sa communauté et qui se dit : "Putain ça casse les couilles. Moi vraiment, je voulais juste me mettre bien, chiller, profiter de la vie." Sauf qu'hélas, c'est plus compliqué que ça. Il y a des problèmes qui nous rattrapent et on ne peut pas faire abstraction de ces choses-là.

Quels problèmes ?

La perte d'identité, le problème même d'identité, le racisme. Il y a pas mal d'autocritique aussi. Même au niveau du spirituel, le fait de se chercher. Je suis un croyant donc forcément dans ma lecture de la vie il y a aussi le prisme religieux. En gros ça parle de tous les maux qui touchent de près ou de loin la communauté noire.

Avec des phrases fortes comme "les coups de fouet nous ont tué le caisson"

Ouais (rires). La nuit je dors pas, je me pose beaucoup de questions. Je crois que les coups de fouet nous ont tué le caisson. Je vois la Terre-Mère se faire brouter le fion. (rires)

Ce sujet, tu l'abordes aussi sur le titre "Le temps béni des colonies". 

C'est les gens qui m'ont fait kiffer ce morceau. (écouter la suite)

 

En chantant des paroles comme celles-là, on envoie un message fort dans une période où les tensions sont palpables en France. 

Pas qu'en France, c'est l'atmosphère qui règne dans le monde actuellement. Mais ça ne date pas d'aujourd'hui. C'est juste que là, il y a quelques faits divers qui nous ont plus mis la tête dedans. Je pense qu'on est dans un début de siècle qui est compliqué. La fin du siècle était déjà compliquée.

Qu'est-ce qui pourrait faire changer les choses selon toi ?

La prise de conscience. Il faudrait que, petit à petit, il y ait plus de gens qui s'interrogent. Ce qui fait avancer, c'est la remise en question de soi-même - Où est-ce qu'on a merdé ? Pourquoi on n'est pas bon ? Qu'est-ce que l'on peut améliorer ? - et du monde qui nous entoure. Mais les gens ont tendance à prendre les choses telles qu'elles sont sans trop se poser de questions. Ils subissent tout simplement la vie. Et encore, ça c'est pour ceux qui sont conscients.

Quand on fait un titre comme celui-ci, on fait du rap "politique"? Même si ce mot il fait souvent peur. 

À partir du moment où t'es un personnage public, tu fais forcément de la politique. Après il y a différentes formes de politiques. Moi je ne fais pas de la politique pour être élu à un poste mais c'est de la politique dans le sens où, forcément ce que tu dis ça va être entendu par pas mal de personnes. Disons que je partage un point de vue pour pousser la personne qui écoute à se poser des questions. Après je ne veux pas influencer les gens, je veux juste les pousser au débat. Si je peux au moins servir à ça, c'est déjà bien.

Les mots sont alors plus réfléchis ?

Ça, j'y fait toujours très attention. Tu sais comment je fais ? J'écris. Ensuite je me pose, je prends la voix de Thierry Ardisson et là, j'imagine comment ça serait s'il devait lire mon texte. Si c'est trop ridicule, je modifie. (écouter la suite)

 

Sur les réseaux sociaux, tu racontes les coulisses de tes morceaux, pourquoi ?

Je me mets à la place d'un auditeur. Comme ça, il peut avoir l'impression de rentrer dans l'aventure avec moi et ça apporte à la légende du truc. Aujourd'hui, on ne peut plus juste balancer des sons. Sur les réseaux sociaux les gens exposent leur vie, voient celles des autres. Ils ont besoin d'avoir un lien avec le mec qu'ils vont écouter, d'avoir l'impression qu'ils écoutent le poto.

L'histoire de la prod de Yuri Barbarossa elle est guedin !

C'est le dernier morceau que j'ai fait. En écoutant l'album, on se disait qu'il manquait un banger de feu mais on galérait à trouver une prod. Et donc il y a ce jour où, on est en voiture et là on se dit "demandons à Therapy". Mais Therapy, il est à l'étranger. Donc Oumar, mon manager lui envoie un message. Ils s'appellent ensuite, il lui explique notre délire mais c'est compliqué comme il est pas là physiquement. Sauf qu'il a peut-être un truc sur son disque dur. Quelques minutes plus tard, il nous envoie le son. On est toujours en voiture, on l'écoute et là Bam! on a failli cartonner un cycliste. 

 

Celle au sujet de ton feat. avec Booba sur Infréquentables est cool aussi.

Booba je l'ai recontacté par mail. Ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas parlé et je lui ai dit : "Ouaich Kopp quoi de neuf, c'est Dosseh. Je sais pas si t'as vu les trucs, j'ai sorti Perestroika etc. Là je suis sur l'album, je voudrais qu'on se refasse un truc bien". Ce à quoi il a répondu : "t'as mis le temps renoi. Vas-y ok dès que t'as le son fais-moi signe." (écouter la suite)

 

Avec Booba, on dirait que c'est comme dans cette phrase de Kanye "l'excellence c'est le strict minimum".

Ouais, c'est carrément ça et je suis super content du résultat.

Vous avez tourné à Miami, pourquoi ?

Si on avait eu le temps, on n'aurait pas forcément tourné à Miami. Lui, il était même opé pour tourner à Orléans. Chez moi ils auraient pété un câble. Mais comme Booba n'allait pas venir en France avant une certaine date et qu'il fallait sortir le clip bien avant l'album, on a dû opter pour le côté pratique du truc.

En parlant de Miami, sur Yuri y a deux cainris Tory Lanez et Young Thug...

On voulait faire des feats cainris. Les deux devaient faire des scènes en France à des dates bien précises. Dès qu'ils sont arrivés sur le territoire, on a fait le taff.

Avec Young Thug, jusqu'à la dernière minute vous n'étiez pas certains de réussir à le faire ce titre.

La boss de son management était super relou. Elle gérait des States au téléphone. Elle était compliquée de ouf, un stress ambulant la meuf. Le mec était là pourtant, on était en studio mais on ne rentrait pas en cabine. Et c'est vraiment au dernier moment, sur un détail bête à mort, que la situation s'est détendue.

C'est quoi le détail ?

Un petit détail.

 

T'as une dream team de producteurs sur l'album.

Il y a Redrumusic, un beatmaker de Belgique avec qui je bosse depuis pas mal d'années. TherapyHigh KlassifiedPunisherOzhora MiyagiRichie BeatsJoe Mike, DST. Il y a Joe Rafaa aussi. Il a produit pour Matt Pokora. Un beatmaker de Côte d'Ivoire qui m'a contacté via Snap, HigBross. Il est arrivé comme une mouche dans la soupe.

Tu suis un peu tout ce qui se passe en Afrique ?

Je suis mais de loin via mon frère Pit Bacardi qui est installé au Cameroun et qui fait de la prod. Il gère un artiste qui s'appelle Magasco.

Magasco avec qui t'as fait un titre. 

Ouais, Oublier sur mon projet Summer Crack 3.

Tu parles aussi d'amour sur Yuri, avec ce titre Coeur de pirate, c'est un morceau pour les go. (écouter la suite)

 


Crédit photo : Facebook 

 

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