Denzel Curry : "Travailler. Reconstruire. Jusqu'à atteindre un certain niveau de perfection." [interview]

Les rapporteuses Mercredi 18 janvier 2017

Décembre 2016, Denzel Curry est en concert à Paris. Le jeune rappeur est venu présenter son deuxième album solo "Imperial". "Le show était dingue mais il faisait très chaud. J'ai failli me casser la gueule au moins trois fois". Notre entretien se déroule le lendemain. Denzel Curry semble avoir été guidé jusqu'à cette chaise où il s'est affalé en mode pilote automatique "Je suis super K.O, j'ai hâte de rentrer". Ses phrases sont courtes, ponctuées par ces gorgées de thé qu'il avale avec une certaine nonchalance. Il jette parfois un coup d'oeil au reste de son crew, installé dans le studio de l'autre côté. Il n'enlèvera pas son manteau comme pour mieux témoigner de cette urgence dans laquelle il est, celle d'être déjà loin. Denzel Curry est un artiste pressé. Pas lorsqu'il s'agit de créer, plus lorsqu'il s'agit de réfléchir à l'empreinte qu'il pourrait laisser. En témoigne d'ailleurs toutes ces histoires accrochées au fil de ce nouveau projet.

Séquence d'introduction avec ULT. Denzel le gook (mec bizarre) et toute sa clique sont là pour accueillir les nouvelles recrues...

 

Ce mot Gook, tu l'utilises depuis toujours ?

Il a toujours été dans les parages. À Miami, on l'utilise souvent. Pas dans un sens dérogatoire à l'encontre des asiatiques - NDLR : le sens premier du mot est celui-ci  - mais plutôt pour se moquer des weirdos. Les gens comme moi. Plus jeune les gens n'arrêtaient pas de me dire que j'étais différent ou bizarre. Je trouvais ça étrange "Comment ça ? Qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire ? Je suis un gook car je ne cherche pas à être comme vous ? Que je suis juste moi-même ?" J'ai fini par l'accepter et j'ai même décidé d'en être fier.

Tu as grandi dans un cité HLM de Miami, c'était comment ?

J'ai grandi à Carol City, un quartier résidentiel de Miami. Une banlieue qui a des côtés sombres et d'autres plus lumineux. Mais en grandissant, j'ai commencé à ne voir que les côtés sombres. Quand j'étais en 4e, j'ai vu mon cousin se faire abattre par la police lors d'une arrestation. Il a pris 8 balles dans le torse. À partir de là, tout a changé.

J'ai lu que Carol City avait l'une des polices les plus répressives des Etats-Unis...

Un jour, ils m'ont contrôlé pas loin de chez un pote. J'allais frapper à la porte et je me suis souvenu que j'avais oublié un truc. J'ai donc fait demi-tour et là, les flics me sont tombés dessus. Ils m'ont arrêté, "qu'est-ce que tu fais ici ?". Ça m'a rendu dingue. "Mec, je vais juste chez un pote, tu ne m'as même pas lu mes droits et veux m'arrêter sans réel motif". Mais ouais, ils font ça. Et moi, à l'époque je n'avais que 16 ans.

Miami, c'est un territoire métissé et ça, tu en parles aussi dans tes chansons...

Il y a des haïtiens, des cubains, des portoricains, des dominicains, des salvadoriens, des jamaïcains. Des noirs, des blancs, des asiatiques. Beaucoup de métissage aussi. Tout le monde porte des dreadlocks comme moi. Tu vois aussi des gens avec de l'or plein la bouche, en polo avec des looks flashy...

Toi, pourquoi les dreadlocks?

C'est une forme de libération. 

De quoi ?

Des règles établies. Pendant très longtemps je n'ai pas été autorisé à laisser pousser mes cheveux. Mon père avait peur que je me fasse contrôler alors je n'avais pas le droit d'avoir des dread au lycée. Et puis en 2013, quand j'étais en dernière année, j'ai décidé de m'en foutre et de les laisser pousser. Mon père a laissé faire et ma mère a bien aimé. Ironique comme situation. Imagine, si j'avais eu les cheveux comme ça tout le lycée, j'aurai peut-être réussi à choper des meufs terribles.

 

Rick Ross a été l'un des visages les plus connus de Miami sur ces dix dernières années. Ça fait quoi de venir de la même ville que lui ?

Ross, Brisko, Flo Rida, ils faisaient tous partie du même label Poe Boy et les mecs géraient Miami. Flo Rida et Ross sont allés dans le même lycée et c'est plus ou moins là que tout a commencé. Ce lycée va fermer d'ailleurs. Il a été racheté.

Et la connexion entre Ross et toi ?

D'un mec en place de Carol City à l'autre, ça va vite. Je suis allé dans ce lycée aussi. Je me rappelle d'ailleurs qu'une fois, il était venu nous voir. On était dans l'auditorium, il était là sur le podium : "vous pouvez être avocats, docteurs. L'un d'entre vous sera peut-être le future moi ." À cette époque, je bossais déjà sur Nostalgic et j'étais convaincu qu'il entendrait parler de moi. Je savais qu'il aurait très vite de mes nouvelles.

Quand il a entendu ta musique pour la première fois, qu'est-ce qu'il t'a dit ?

"T'as tout déchiré mec." Quand je lui ai envoyé "Knottty Head" il a vraiment kiffé. Je lui ai donc demandé s'il voulait être sur le remix et ce titre est finalement devenu la version def.

 

Tu as tweeté "Kill rap, let's go poetry"....

Pas dans un sens négatif. C'est juste que, j'ai plié le rap avec "Imperial". Je me suis aussi rendu compte que le rap c'était de la poésie. On a tous les éléments. Les barres ressemblent à des vers. Il y a les répétitions...et si tu regardes certaines chansons – celles de 2 Pac, J Cole, Kendrick- dans le flow et la structure. Toutes ces techniques finalement, elles viennent de la poésie.

Tu as été influencé par des écrivains ?

Plus jeune, il y a eu Edgar Allen Poe. Ça remonte à la toute première fois où j'ai entendu parler de "The Tell-Tale Heart" - NDLR : "Le Coeur révélateur" en français. Il y a aussi eu Huey P. Newton "Revolutionnary suicide". Plein de gens, des artistes et la vie aussi.

Edgar Allen Poe c'est aussi de la science fiction. Je dis ça en pensant à la vidéo de ULT avec ce message écrit en lettre jaune au début. On pourrait presque voir une soucoupe volante débarquer... 

En fait, cette vidéo est inspirée d'un film qui s'appelle CB4. Il y a aussi un côté "Quentin Tarrantino" dans les plans.

C'est génial, ce film est tellement drôle

Oui. Et tu vois, le passage clip vidéo dans le film, c'est de là qu'on a pris l'idée.

 

Parmi les rappeurs qui t'ont inspiré, il y a notamment Big L...

Si Big L et 2 Pac étaient encore en vie, je suis certain qu'ils auraient beaucoup à dire. Ils n'étaient pas bien vieux et déjà des écrivains si talentueux.

Tu as découvert sa musique en 6e, plutôt violent à cet âge-là ? 

Je me rappelle encore de ce gamin à l'école. Il avait un fichier avec des morceaux de tous ces rappeurs à l'ancienne. J'en connaissais même pas la moitié, je ne savais pas qui était Mac Dre, Big à cette époque. Et donc, il y a ce jour où je lui demande qui est Big L et là, le mec me répond "c'est le grand frère de Lupe Fiasco". "Le grand frère de Lupe Fiasco ?  Hum, intéressant". Bon après j'ai compris, ce n'était pas vrai mais ça a suffit à faire le truc. Et puis le mec était tellement fort. Sa musique était folle. J'ai découvert Big L sur "Devil's Son", plutôt flippant comme introduction.

Tu comprenais les paroles ?

Non. J'aimais juste la musique. Je ne rappais pas encore à l'époque donc je ne comprenais même pas ce que c'était une punchline. Je l'ai vraiment compris avec Lil Wayne. Lil Wayne c'est un peu le 2Pac des mecs de ma génération.

 

Le meilleur rappeur vivant de tous les temps..

Wayne a été une légende aux yeux de tous. Ça, je ne l'avais pas vraiment compris avant d'écouter ses morceaux. Et puis il y a eu "A Milli" et tous ces trucs-là. Ça passait en boucle à la radio.

Tu l'as déjà rencontré ?

À un concert où il jouait avec 2 Chainz. C'était ouf. Quand il est sorti de scène je lui ai dit "hey mec, super show". Il a répondu "merci" et il s'est barré. 

Tu écoutes encore sa musique ?

Oui mais je n'écoute pas ses nouveaux trucs. L'un de mes projets préférés de Wayne c'est "Dedication 2".

En t'écoutant parler, j'ai la sensation que tu es dans l'urgence..

L'urgence d'évoluer oui. Je ne suis pas l'urgence de sortir ma musique parce que si je me précipite, ça ne sera pas fidèle à ce que j'imaginais. Mais, ouais il faut travailler, travailler, travailler. Reconstruire. Travailler, travailler, travailler. Reconstruire. Jusqu'à atteindre un certain niveau de perfection.

Et c'est donc toi le nouveau Président comme tu le dis dans "Ultimate"?

Je crois en moi. Tout ceci n'aura pas été possible si ce n'avait pas été le cas. Et je dis ça parce que plus jeune, beaucoup de gens ont essayé de me décourager, "mec regarde-toi, tu ne vas jamais y arriver. Tu dois ressembler à ces mecs-là. Mate leur façon de faire. Ils sont bling, ils font ça..." Mais moi, je ne suis pas né pour être l'un de ces rappeurs, je suis né pour être Denzel. Alors oui, j'ai peut-être des Nike aux pieds, j'aime les belles fringues mais je n'ai pas été élevé pour devenir l'un d'entre eux. Il faut du temps avant de réussir à convaincre. Mais aujourd'hui c'est le cas, je guide les miens et j'ai l'impression d'être leur président.

Dans la vidéo où tu expliques ce titre pour rap genius, tu as fait une blague sur le fait que tu pourrais être le nouveau Denzel Obama. Dommage pour toi, Trump était déjà sur le coup... 

J'en ai rien à foutre de ces histoires de politique. J'ai juste le sentiment de pouvoir guider les miens. Mes fans, les gens pour qui je prends la parole. Je peux incarner le changement, pas besoin d'être dans une grande Maison Blanche avec des trous du cul.



Photo : Terence Bik 

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