Dead Obies : ambassadeurs du rap québécois [interview]

Les rapporteuses Lundi 24 octobre 2016

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Dead Obies, ambassadeurs du rap québécois [interview]
Ils viennent de Montréal, sont aujourd'hui l'un des visages les plus célèbres du rap Québécois. 60 minutes avec les Dead Obies, cinq mecs autour d'une table, des mots qui fusent. Une conversation très animée...

Octobre 2016. Les Dead Obies sont à Paris pour présenter leur 4e projet Gesamtkunstwerk. Ce mot allemand c'est une référence à un concept esthétique né au 19e siècle en Europe, celui d'oeuvre totale (création artistique qui englobe différentes disciplines). Et si le groupe a choisi de se ranger derrière cette idée c'est parce qu'avec cet album, ils ont pensé un projet à 360.

Ça commence dans un joyeux bordel.  

 

Le nom de votre tournée c'est XXXplosif, pourquoi autant de X ?

Yes McCan : C'est comme ça qu'ils écrivent sur l'album de Dr. Dre 2001. C'est très rap, très exagéré. Je pense que c'est un peu la couleur de l'album.

C'est pour ça les couleurs de vos cheveux ?

Yes McCan : Ouais (rires). Bah ça, c'est un accident. En fait on travaille à la centrale nucléaire de Montréal. Y a eu un accident avec des produits chimiques.

O.G. BEAR : En fait, ça va dans tous les sens. Que ça soit la musique, notre lifestyle ou même dans notre façon de percevoir les choses.

L'enregistreur coupe. Plus de piles. Les Dead Obies se mettent à chanter du Booba.

 

Comment est-ce que vous, depuis Montréal, vous regardez le parcours de Booba ?

Jo RCA : J'écoute Booba depuis les débuts mais je suis plus un fan du Booba en solo. Et sur son dernier morceau DKR, il est à son apogée. Il shout out  ses racines et c'est rassemblant pour la planète entière.

Yes McCan : Booba c'est un défricheur. À un certain moment y avait beaucoup de critiques par rapport à ce que certains fans de rap attendaient, le fait qu'il soit dans l'ego trip alors que c'est au coeur même de la culture hip hop. Booba a amené la musique ailleurs. Peut-être un peu plus, il avait pas le même style d'écriture que les autres. Maintenant y a toute une mouvance qui s'est libérée de ces notions, de devoir parler ou traiter les trucs d'une certaine façon. a Hamza qui fait ça bien en ce moment.

Ce côté décomplexé dans l'ego trip est-ce que c'est pas un truc que vous, pas loin des States, vous aviez dès vos débuts ?  

Yes McCan : Ca été un parcours comme pour tous fans de rap. Moi par exemple, j'ai commencé avec les Tribe Called Quest, les Native Tongues, Mos Def, ces trucs-là. Ça a pris du temps avant que j'embarque dans Jay Z ou Kanye West. Et puis l'espèce de barrière a fini par tomber parce que le rap c'est la musique des mots et de l'esprit. Un Jay Z ou un Juelz Santana qui te parlent de vendre du crack dans les rues de New York, là-dedans y a une poésie. La beauté dans l'oeil de celui qui regarde.

Jo RCA : Y a un truc dont on parle pas souvent, l'ego trip c'est empowering pour l'auditeur. Tu te sens puissant quand t'écoutes cette musique-là. Quand j'écoute l'album de Jay Z tout d'un coup je feel comme si j'avais son vécu. Que là, il me serait possible d'affronter le monde qui est devant moi.

 

Pour rester sur cette idée de puissance, votre dernier album Gesamtkunstwerk a été enregistré en live avec du public

20some : On voulait recréer l'effet des 5 voix qui s'envoient la balle en concert. On voulait aussi que le public soit au coeur de l'oeuvre. C'était vraiment central dans notre démarche. De fil en aiguille on a décidé de faire ça live. Ensuite, on a retravaillé tout l'album en studio.

O.G. BEAR : C'est un gros 360. Y a eu le show. Derrière, on a sorti le docu. Y a eu assez de footages pour faire un clip, y a eu des photos prises aussi.

Yes McCan : Ouais, et ça a engendré une réflexion par rapport à cette notion d'événement et d'être présent dans l'événement. Le cover de l'album c'est une fan qui prend un selfie avec un rappeur dans la foule. De cette démarche purement esthétique au départ, ça nous a fait partir sur une piste de réflexion par rapport au monde dans lequel on vit.

Jo RCA : C'est le concept de l'album aussi, le spectacle en général. Les références à Guy Debord, à La société du spectacle. On voulait parler de ce sujet mais pas alourdir la musique avec des propos universitaires. 

Ça a dû être un casse-tête en studio ?

Jo RCA : Je le déconseille à tout le monde. On l'a fait, c'est fait (rires) mais faites pas ça. Vince a fait un travail de ouf sur cet album. Pour enregistrer la batterie fallait quand même 9 micros. Imagine le travail de découpage après.

On n'est pas habitué à ce processus d'enregistrement pour un album dans le rap. C'était pour créer la surprise ?

Yes McCan : En sortant de chez nous on se rend compte que, ça fait peut-être partie du caractère du groupe d'attirer l'attention. Mais c'est parce que Là-bas y a rien pour nous. On a fait plus d'entrevues ici en une journée que dans la dernière année quasiment au Québec. La grande culture mainstream refuse encore l'accès au rap parce que c'est trop "dangereux" pour la masse.


Comment vous expliquez ça ? 

Yes McCan : Déjà y a la démographie. Dans le public cible, faut que ça parle aux gens au dessus de 40 ans. C'est valable dans le ciné ou la publicité. Si tu t'éloignes de cette masse, tu perds ton marché d'un point de vue économique.

A ce sujet, rapper en franglais ça pose aussi quelques difficultés. Vous rentrez pas dans les quotas.

Yes McCan : C'est une stratégie super importante pour préserver la culture québécoise francophone qui est minoritaire dans un bassin américain. Y a eu la Loi 101. Les enfants des autres communautés, ils devaient aller à l'école en français. Mais les jeunes se sont mis à chiller ensemble, à partager leur culture. Dans le groupe, on a une personne qui s'exprime en anglais. S'il chante le refrain, la chanson est à 70 % en anglais 30 % en français. En faisant ça on se bloque de tout ce qui a été instauré niveau structure culturelle québécoise et on n'est pas joué dans nos radios. Y a tellement d'artistes qui sont de Montréal mais qui sont pas québécois selon les standards de l'industrie québécoise. Typiquement Arcade Fire, on commence à en parler maintenant du côté francophone. Comme y a le côté anglophone et le côté francophone, la culture est séparée. Et ça remonte à Leonard Cohen. Dans les palmarès des plus grands auteurs de chansons au Québec on a Jean-Pierre Ferland, Robert Charlebois mais pas Leonard Cohen. Kaytranada c'est un autre exemple. Il a gagné le prix Polaris, il a fait le tour du monde, bossé avec Rick Rubin, travaillé avec Madonna, Anderson .Paak, Mobb Deep mais on le voit pas dans les talk-show au Québec. Il a jamais été interviewé sur les prime time à la télé. Quand on débarque en France y a JoeyStarr à la télé. 

O.G. BEAR : On le savait dès le départ que ça allait être laborieux mais en même temps on n'a jamais concédé. On sait qu'on a une voie. On met tout en oeuvre pour être professionnel, que le groupe marche pour justement briser les barrières établies. C'est ce qui fait qu'on stand out et qu'en ce moment ça marche.

20some : On est pénalisé sur beaucoup d'aspects mais on est fier de pas rentrer dans les cases préétablies qui sont ridicules et dépassées.

Vous parliez de Lifestyle, c'est comment de traîner avec vous ?

O.G. BEAR : C'est intense. C'est beaucoup de préparation mentale, physique aussi. Faut être en forme. Ça finit très tard ou très tôt. Faut que tes souliers soient propres (rires) et tout va bien se passer.

Vous avez aussi ce truc de "Rep Montréal

O.G. BEAR : Complètement. C'est nous le rap de Montréal.

VNCE : Sinon qui ?

O.G. BEAR : Sinon personne.

 


Crédit photo : Facebook DEAD OBIES 

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