Christiane Taubira : les tresses de la Cinquième République

la leçon de S(tyle) (2015-2016) Jeudi 28 janvier 2016

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Christiane Taubira : les tresses de la Cinquième République
On a tous en tête l'image de la reine Egyptienne Cléopâtre avec des tresses. Des nattes XXL avec des bijoux, des fils d'or, de l'huile ou encore des extensions. Entre les années 70 et 30 avant Jésus Christ, avoir des tresses était un signe de richesse. Avec Christiane Taubira ces nattes de cheveux ont une signification politique.

Suite à sa démission du gouvernement, nous ne verrons plus (ou moins) les tresses de Christiane Taubira fouler le sol du Ministère de la Justice, de l'Assemblée et même de l'Elysée. En effet, l'ancienne garde des sceaux est la seule ministre française de la cinquième république à porter des tresses en permanence. Les rares fois où l'ancienne ministre de la Justice ne les porte pas, c’est lorsqu'elle retourne dans sa région natale, la Guyane. Ce moment rare, Baptiste Giroudon est parvenu à le capturer pour le magazine Paris Match.

Le 26 décembre 2014, dans sa maison de Cayenne, parmi ses livres, la passion de sa vie, par Baptiste Giroudon

 

Finalement, en portant ses nattes serrées sur le haut du crâne, Christiane Taubira rend concret un slogan qu’elle a utilisé lors de sa participation à l’élection présidentielle de 2002  : " La République qui vous respecte ". Car qu’on le veuille ou non, les tresses de Christiane Taubira deviennent une revendication de son africanité. Lorsqu'elle publie son livre " Afro ! ", la journaliste Rokhaya Diallo rappelle que :

Les cheveux crépus et frisés sont un trait distinctif particulièrement opprimé surtout chez les femmes. Si l'on pense aux femmes noires, les plus connues dans le monde, Beyoncé, Michelle Obama, Oprah WInfrey... toutes ont les cheveux lissés ou portent des extensions. En tant que modèles, on a pas tellement de femmes noires qui portent les cheveux naturels.


 

Et d'ajouter :

Evidemment que lorsqu'on est noir, on peut s'identifier à qui l'on veut. Mais quand on est noir, asiatique ou arabes, il n'y a pas forcément des gens à qui l'ont peut s'identifier dans les médias ou dans le cinéma. Les rares personnes qui sont médiatisées ne portent pas les cheveux naturels. Ca rend les choses plus difficile en terme d'acceptation de soi.


 

Les tresses de Taubira :  une négritude reformulée

Alors bien sûr, il y a un côté cosmétique quand on se fait des tresses : on a pas à se coiffer tous les matins. La coupe reste irréprochable. Toutes les personnes aux cheveux crépus et frisés, toutes les personnes qui adorent se tresser savent de quoi je parle. D'ailleurs, les tresses en elle-même ne sont plus seulement réservées aux hommes et femmes à la peau noire.

 

En revanche, lorsque Christiane Taubira s’affiche avec des tresses dans l'hémycle ou ailleurs : elle rend hommage à tous les penseurs de la négritude comme Aimé Césaire, Fanon ou Léopold Sédar Senghor. La négritude est un courant littéraire et politique créé pour lutter contre le colonialisme français entre les deux guerres mondiales.


Sous la plume d'Aimé Césaire, le mot " négritude " apparait pour la première fois en 1935 dans le journal " L'Étudiant Noir, Journal Mensuel de l’Association des Étudiants Martiniquais en France " . L'expression reprise plus tard par Aimé Césaire dans " Discours pour le colonialisme " finira par fonder le mouvement culturel qu'épouseront les écrivains noirs francophones comme Birago Diop, Léopold Sédar Senghor entre autres. Ce mouvement culturel francophone revendique l'identité noire et sa culture face aux attitudes oppressantes de la France. En mars 2015, lors d'une entretien avec la journaliste Françoise Siri pour le Printemps des Poètes, Christiane Taubira rappelle :

La négritude reste d’actualité, car elle est un humanisme. C’est à la fois un courant littéraire, culturel et politique. Aimé Césaire l’a définie: « ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale » et lorsqu’il dit par ailleurs que ce qu’il veut c’est « pour la faim universelle, pour la soif universelle », il dit bien, tout comme Fanon, que son combat est pour l’homme, quel qu’il soit. Comme le courant de la Harlem Renaissance, la Négritude a transformé l’appréhension du monde, autant par les opprimés que par les oppresseurs, et en cela, elle reste actuelle. Avec sa plasticité et ses prolongements. Elle peut être reformulée, mais elle demeure.


 

 

La négritude reformulée passe également par les tresses de Christiane Taubira. Malgré elle, ces tresses deviennent un acte politique surtout pour des citoyens français noirs, beurs, jaunes, rouge, martiens... en mal de représentativité. Dans un portrait publié. Dans le New York Times, Scott Savayre relevait à ce propos :

Comme elle l’écrit dans ses Mémoires, elle sait qu’elle gagnerait à “jouer la femme noire”, mais cela reviendrait à se réduire à une identité. “Comment épouser pleinement ce que l’on est sans se laisser enfermer dans une identité ?” s’interrogeait-elle.


 

Christiane Taubira ne joue pas à " la femme noire". Elle est française ET elle est noire. Une identité parfaitement assumée tout en choississant de rester " fidèle à [elle]-même ".

Les cheveux : une arme politique ?

La coupe de cheveux peut devenir un acte militant. Les exemples plus anciens renvoient aux mouvements des années 60 et 70 : le Black Nationalism, Black is Beautiful ou encore la fameuse coupe afro du mouvement (armé) qui luttait en faveur la reconnaissance des droits civiques des afro-américains : les Blacks Panthers.

L’exemple, le plus récent se trouve en Espagne. Il y a quelques jours, le Parti de gauche radicale Podemos a siégé pour la première fois à l’Assemblée nationale espagnole.
Voici le leader du Parti Podemos, Pablo Iglesias.

Capillairement, c'est la révolution. Le leader de Podemos, Pablo Iglesias a débarqué avec des cheveux longs attachés en queue de cheval pour siéger, une élue est arrivée avec les cheveux décolorés rouges quand un autre député est carrément venu avec des dreadlocks.

Les tresses de Taubira ? ça n’a l’air de rien comme ça mais finalement ça réconcilie les personnalités politiques avec la normalité.

 


 

Crédit photos : Paris Match

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