Yoani Sanchez contre le système à Cuba

L'actualité numérique Mardi 20 mai 2014

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Yoani Sanchez contre le système à Cuba
Cuba détient une triste réputation : celle d'être l'un des pays les plus privés d'Internet au monde. Et pourtant, Yoani Sanchez, blogueuse dissidente notoire a décidé de lancer son propre media en ligne.

Quand on est Cubain, se connecter à l'Internet n'est pas chose facile. Aujourd'hui, sur les 11,2 millions d'habitants que compte le pays, seuls 2,6 millions se connectent occasionnellement à Internet. Ce taux de pénétration de seulement 25% est l'un des plus faibles du monde.

Encore, se connecter demande un certain courage et assurément une forme de mobilité puisqu'il faut généralement se rendre dans des salles de connexion ou dans les lobbys des grands hôtels. Et surtout, ce petit plaisir a un prix. L'heure de connexion coûte ainsi 4 euros en moyenne, soit un tiers du salaire mensuel moyen. Cela fait très mal au boul, et dans ce contexte douloureux, n'espérez même pas naviguer librement. Car évidemment, l'Internet à Cuba est filtré par le régime.

 

Mercenaire à la solde de l'Oncle Sam

En dépit de ce double obstacle assez balaise, Yoani Sanchez, devenu célèbre mondialement avec son blog Generation Y, a pourtant décidé de lancer un site d'informations non-officiel.

Présenté comme ça, on est forcément tenté de penser que cette Cubaine est ambitieuse. Mais Yoani Sanchez, 38 ans, est ce que l'on peut qualifier de farouche opposante au système.

Depuis 2007, sur son blog, elle raconte la vie au pays des frères Castro, sans fard, avec beaucoup de dureté et concrétement, elle ne se prive pas de critiquer le gouvernement cubain avec véhémence, ce qui n'est normalement pas très recommandé.

Son blog a beau être bloqué sur l'île depuis 2008, cela ne l'empêche pas d'avoir une visibilité mondiale qui n'a pas tardé à lui occasionner tout un tas de prix internationaux en journalisme, et des traductions dans des dizaines de langues. Dans l'impossibilité de consulter son blog dans son propre pays, elle aime ainsi se présenter comme une blogueuse aveugle.

En sa qualité de casse-couille notoire, Yoani a fini par devenir une des bêtes noires du système, glanant au passage le sympathique titre de « mercenaire engagé dans une cyber-guerre à la solde de Washington ».

 

Quatorze et demi

Paradoxalement, son aura internationale la préserve de conséquences plus fâcheuses que se voir attribuer quelques noms d'oiseaux. A la force de son réseau international puissant, Yoani a donc décidé de passer à la vitesse supérieure en lançant un site d'informations digne de ce nom. Pour ce faire, elle est parvenue à rassembler une grosse centaine de milliers d'euros, et, aidé d'une poignée de webdesigners européens, elle vient donc de lancer 14yMedio – quatorze et demi en français –, un site qui entend incarner la voix de l'indépendance et de la transparence à Cuba, sous forme de journalisme donc, plutôt que de s'engager dans une carrière politique à proprement parler.

14 y medio, qui fait référence à l'étage de l'immeuble où elle a tenu son blog pendant toutes ces années entend devenir une pierre importante dans la marche de transition qui a lieu à Cuba depuis quelques années.

Et pour mener son affaire à bien, Yoana s'est entouré d'une équipe de onze journalistes volontaires et bénévoles. Certains sont professionnels comme son mari, Reinaldo Escobar, fidèle entre les fidèles. D'autres, en revanche, présentent des profils atypiques dira-t-on, et sont ingénieur, dentiste et l'un d'eux est même coiffeur.

 

Logistique infernale

Dans un pays où les critiques envers le système sont passibles de prison, il était assez prévisible que Yoana et ses potes se fassent enquiquiner. Et forcément, les coups de pressions n'ont pas tardé à s'abattre. Six d'entre eux ont déjà eu le plaisir de subir un interrogatoire téléphonique des services de sécurité, probablement curieux de savoir à qui ils allaient avoir affaire.

À ce stade, d'un point de vue pragmatique, dans un pays où se connecter à Internet coûte littéralement un bras, on ne peut s'empêcher de se demander comment les équipes vont pouvoir faire leur boulot décemment.

Dans les faits, il est fort probable que Yoana et son équipe doivent recourir aux bonnes vieilles méthodes qu’elle utilisait du temps de Generation Y, à savoir, écrire chez soi sur Word, mettre les textes et les photos sur clefs USB, aller au cybercafé, et les envoyer par messagerie instantanée à des relais aux quatre coin du monde et attendre qu’ils les mettent en ligne. Voire même les dicter par téléphone dans certains cas.

Yoana a aussi d'ores et déjà annoncé qu'elle continuerait son blog qui va simplement migrer sur le site. Et dans le cadre de  cette logistique infernale, elle pourra aussi probablement compter sur les rares Cubains qui ont la chance de se faire payer une connexion internet par satellite par quelques proches sympas qui vivent à l'étranger. Car comme toute drogue interdite qui se respecte, à Cuba, avec l'Internet, il y a un marché noir.

 

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> Photo Flickr : Visita Yoani Sánchez par Agenciasenado

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