Vladimir Poutine contre l'Internet

L'actualité numérique Mercredi 30 avril 2014

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Vladimir Poutine contre l'Internet
Vladimir Poutine, le président russe, multiplie les gesticulations musclées contre l'Internet. Et comme souvent, ce sont les libertés individuelles qui trinquent.

 

À l'occasion d'une réunion avec des collaborateurs gouvernementaux, Poutine a lâché une petite phrase qui n'a échappé à personne la semaine passée. En substance, le monarque russe a ainsi qualifié l'Internet de « projet de la C.I.A. » doté « d'intérêts contraires à ceux de la Russie », et ce, «depuis le jour de sa création ».

 

Rien d'étonnant dans le fond, la charge du président russe s'inscrit dans une longue tradition de dénigrement de l'action de la C.I.A. qu'on ne se permettra pas de juger au regard de l'histoire. Toujours est-il que, dans l'imaginaire des nostalgiques de l'URSS, une idée est toujours très vivace : sa chute aurait été le fruit d'un long travail de sape d'Allen Dulles, directeur de l'agence américaine pendant la Guerre Froide.

Par ailleurs, quand il revêt sa panoplie de fin stratège diplomatique, Poutine adore jouer les victimes expiatoires à l'heure de rappeler la position de la Russie par rapport aux États-Unis. Mais ce qui est intéressant dans cette charge n'est pas tant le dézinguage méthodique de la C.I.A. que l'aversion profonde de super Vladimir pour le réseau des réseaux.

Nom imprononçable mais mission limpide

Pour en venir à des choses plus tangibles, il faut savoir que la Russie est dotée d'un service fédéral de surveillance des télécommunications et de l'informatique au nom imprononçable : le Roskomnadzor. Et en service fédéral digne de ce label, celui-ci dispose de pouvoirs assez larges.

Fin 2013, Poutine avait ainsi signé une ordonnance autorisant le Roskomnadzor à bloquer n'importe quel site web proposant un contenu extrémiste, sans même l'obtention d'une décision judiciaire. La porte ouverte à tous les abus, compte tenu du fait que le terme « extrémiste » d'un point de vue légal englobe à peu près tout et n'importe quoi.

Ensuite, pas plus tard que la semaine passée, la Douma a adopté une nouvelle loi sur « ces utilisateurs de l'Internet que l'on appelle les blogueurs ». Et au regard de cette loi, « ces utilisateurs que l'on appelle les blogueurs » donc, sont dans une situation que l'on appelle « être sérieusement dans la mouise ».

Tout blogueur réalisant des audiences de plus de 3 000 visiteurs uniques par jour est désormais dans l'obligation de s'enregistrer sous son vrai nom auprès du Roskomnadzor. Une fois enregistrés, ces blogueurs seront soumis aux mêmes contraintes que les médias : vérification de l'exactitude des informations, protection des renseignements portant sur la vie privée ou encore restriction de propagande en faveur des candidats aux élections. Et en guise de cadeau de bienvenue, ces blogueurs pourront également être tenus responsables de tout commentaire déposé par un tiers sur leur site web ou sur une page de média social.

L'exil

Inutile de préciser que ce tour de vis risque de refroidir un paquet d'opposants. Dans un pays où les médias traditionnels sont largement sous la coupe de proches du pouvoir, Internet a longtemps incarné la notion même d'expression libre. À partir du moment où ces pauvres blogueurs vont être dans l'obligation systématique de révéler qui ils sont, la conséquence logique devrait être une diminution flagrante des sites prenant la peine de contester la politique locale et étrangère de leur cher président.

Et malheureusement pour eux, tous n'ont pas le pognon de Pavel Durov – le jeune créateur de Vkontakte, le Facebook russe – pour se barrer exercer leur liberté de conscience à l'étranger. Durov, pas exactement ce que l'on peut de qualifier de docile, s'était opposé à plusieurs reprises au FSB, le service de sécurité russe, refusant de leur donner des informations sur des opposants politiques locaux et ukrainiens. À la suite de ses multiples refus, de longues manœuvres s'étaient engagées en coulisses. Elles avaient débouché sur son éviction pure et simple par les actionnaires, la semaine passée, quelques mois après qu'il se soit délesté de ses parts dans des conditions assez obscures.

Sans surprise, Durov a depuis été remplacé par un proche du Kremlin, s'affairant pour sa part à quitter le pays, avec l'annonce publique de ne pas y revenir de si tôt.

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