Uber, la première start-up impliquée dans un accident de la route

L'actualité numérique Mardi 04 février 2014

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Uber, la première start-up impliquée dans un accident de la route
Avec Internet, une part toujours plus grande des services tombe dans le secteur non-marchand, avec des taxations très réduites et une réglementation inexistante. Mais comment fait-on quand il y a un mort ?

On peut maintenant ajouter une question à la célèbre tirade de Frédéric Lefebvre:

L’absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l’absorption de faux médicaments ?


 

Combien faudra t-il de piétons renversés à cause d’Internet pour que les autorités réagissent ? Le 31 décembre dernier, Uber, le service de chauffeurs-taxi par smartphone, a signé un triste précédent en devenant la première application impliquée dans un accident de la route. De la vraie vie.

La jeune Sofia, 6 ans, a été percutée mortellement par Syed Muzzafar, un chauffeur Uber, à San Francisco. Son frère et sa mère ont également été blessés dans l'accident. Dans un communiqué, Uber assure que le chauffeur n’était pas en service. Il y a débat sur cette question : l’avocat de l’intéressé estime qu’il était en service puisqu’il attendait un client.

Syed Muzzafar ne conduisait pas un Uber traditionnel, mais un UberX, un nouveau service de mise en relation entre chauffeurs et clients. Avec UberX, le chauffeur conduit dans sa propre voiture et non pas dans la flotille Uber. Pour faire simple, UberX est au taxi ce que BlaBlaCar est au covoiturage, ou ce qu’Airbnb est à l'hôtellerie: un service de partage, de mise en relations des bonnes volontés, du tourisme peer-to-peer.

«Uber est peut-être le nouvel Amazon, mais Amazon ne laisse pas de corps sur les routes»

Uber est maintenant impliqué dans un accident de la route, mais la start-up se voudrait aussi neutre que l’Internet. Elle ne serait qu’un facilitateur, une interface technique entre une offre et une demande. Un “tuyau bête” comme on dit. Et qui pourrait reprocher à un bête tuyau de permettre à un chauffard de rencontrer sa victime ?

Évidemment, c’est plus complexe que cela. Les problèmes d’Uber marquent les limites de l’exportation dans la vraie vie de la philosophie du partage propre à Internet. Les chauffeurs Uber parcourent la ville, la vraie ville, et ils ont des responsabilités. Trevor Johnson, patron d’une association de taxi de San Francisco, résume assez bien le problème: «Uber est peut-être le nouvel Amazon, mais Amazon ne laisse pas de corps sur les routes».

Pour son service UberX, la société a contracté une assurance couvrant tout accident survenu entre le moment où le chauffeur a validé la course et le moment où le client sort de la voiture. En dehors de la course, Uber n’est plus responsable de rien et le chauffeur redevient un internaute lambda.

Plus de partage, moins de régulation

Quelle est donc la responsabilité d’Uber dans cet accident ? D’après la start-up, aucune, le chauffeur ne prenait pas de client. On voit bien les limites de cette défense. Tant que l’appli reste un outil occasionnel pour des chauffeurs épris de partage, pourquoi pas. Mais UberX est devenu un vrai business, avec des chauffeurs qui exercent à plein temps, exactement comme sur Airbnb où certains apparts sont disponibles à l’année.

Quel est le statut de ces chauffeurs UberX qui parcourent les rues, les yeux rivés sur leur smartphone, en attendant un client ? Non couverts par les assurances, ils forment un nouveau prolétariat de l’Internet, des ouvriers du peer-to-peer attendant que la demande se conforme à leur offre. Et priant pour qu’ils ne percutent pas un piéton pendant ce no man’s land assurantiel.

Refusant le statut de compagnie de taxi, Uber revendique le moins de régulation possible. Nimbée de son aura de start-up de la Silicon Valley, Uber défend l’idéologie du partage. Critiquer Uber, ce serait critiquer la sève même de l’Internet, cette capacité à connecter les gens entre eux, à se passer des institutions pour construire ensemble un monde meilleur.

Airbnb, frauder de manière cool

Prendre son smartphone et lancer Uber, c’est appartenir à une communauté: «L’économie du partage convoque une imagerie de voisinage, de villages et d’interactions “à taille humaine”. Plutôt que d’acheter dans des mégastores, nous pouvons partager avec nos voisins», écrit Tom Slee, dans un article sévère sur ce business du partage.

Airbnb est l’autre entreprise star de ce secteur. Comme Uber, elle cherche à slalomer entre la régulation et à défendre des échanges de pair-à-pair, en dehors de la supervision d’un État tatillon qui voudrait nous empêcher de partager. En France, il est vrai, les locataires n’ont pas le droit de sous-louer leur appartement sans l’accord express du propriétaire, mais ce n’est là qu’une petite entorse au droit au nom du partage. Il faudrait être aussi obtus que Frédéric Lefebvre pour s’opposer à cela.

Avec ses couleurs acidulées et ses petits coeurs, Airbnb permet de frauder l’État de manière cool. Les utilisateurs ne peuvent pas être dans l’illégalité puisqu’ils sont, par définition, pétris de bonnes intentions:

Nous sommes d’accord, les hôtels illégaux ne sont pas bons pour New York, écrit le patron d’Airbnb sur son blog. Mais ce n’est pas de cela dont est fait notre communauté. Notre communauté est faite de milliers de personnes extraordinaires avec le coeur tendre.


 

Cacher le business derrière la communauté est une manière habile de repousser toute forme de régulation :

Sur Internet, la communauté est le lieu de fabrication de valeurs collectives et, pour leurs participants, il ne fait pas de doute que celles-ci acquièrent une supériorité éthique sur les normes légales que l’on viendrait leur imposer de l’extérieur, même au nom de l’intérêt général


écrit Dominique Cardon, sans sa préface au livre de Fred Turner, “Aux sources de l’utopie numérique”.

Avec Internet, une part toujours plus grande des services tombe dans le secteur non-marchand, avec des taxations très réduites et une réglementation inexistante. Le business du partage est un anti-système qui finit par faire système, reconstituant sous son apparence cool un système bien connu: l'ultra-libéralisme. Mais avec le “coeur tendre”.

Uber a donné une démonstration éclatante de son goût pour le marché non régulé le soir du Nouvel An, en triplant ses prix pour s’adapter à la demande. Raison invoquée: en augmentant les prix, plus de chauffeurs sortent de chez eux, et plus de clients sont ainsi satisfaits.

Après tout, comme Internet, le marché libéral est aussi une communauté auto-régulée. Il y a des raisons de bien s’entendre.

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