Twitter, le féminisme et la dictature des indignés

L'actualité numérique Lundi 10 février 2014

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Twitter, le féminisme et la dictature des indignés
Un article de The Nation qui dénonce le climat "toxique" des débats féministes sur Twitter fait polémique aux Etats-Unis. Peut-on vraiment débattre sereinement sur le réseau social ?

La démocratie Twitter a ses limites. La twittosphère féministe américaine en vit l’amère expérience, plongée depuis 10 jours dans un violent tweet-clash.

En cause, un article publié dans The Nation qui dénonce justement la violence des échanges entre militantes sur Twitter. Des guerres intestines qualifiées de “toxiques” par la journaliste Michelle Goldberg qui regrette l’époque dorée des blogs, arène vivifiante et pacifique, qui avait donné un nouvel élan au féminisme. La violence des réactions contre son article aurait plutôt tendance à lui donner raison.

Un "psychodrame permanent"

D’après Michelle Goldberg, le débat sur Twitter est devenu impraticable, tournant au “psychodrame permanent”. De nombreuses féministes préféreraient maintenant se taire, plutôt que de prendre le risque de se faire harceler sur Twitter pour un mot maladroit, jugé discriminant pour une communauté. Les féministes entre elles seraient aussi cruelles, si ce n’est pire, que les trolls sexistes. Un constat déprimant pour les activistes.

Michelle Goldberg prend l’exemple d’une manifestation organisée en janvier au Texas en faveur de l’avortement, et appelée “La nuit des 1000 vagins”. L’actrice et activiste Martha Plimpton, qui avait tweeté son soutien à l’initiative, s’est retrouvé à sa grande surprise au coeur d’un immense tweet-clash. Des féministes lui ont reproché de soutenir cette manifestation qui porte en étendard le mot “vagin”, au motif qu’elle exclut ainsi les transsexuels.

L’ambiance est devenue délétère sur Twitter, où se multiplient les accusations de transphobie, d’homophobie et surtout de racisme. Car c’est bien là que réside la principale source de tension dans la twittosphère américaine. Les féministes blanches, dont fait partie Michelle Goldberg, sont fréquemment accusées de racisme par les féministes noires.

Interdiction de la "police du ton"

On retrouve sur Twitter l’ambiance de guerre rhétorique permanente des campus américains dans les années 80, ce qu’on avait appelé de manière péjorative le “politiquement correct”.

“De nombreuses normes et règles complexes se sont développées [sur Twitter], généralement inconnues des non-initiés, qui leur sont néanmoins martelées s’ils viennent à y contrevenir sans le savoir” écrit Michelle Goldberg.

Une des ces règles du féminisme Twitter est l’interdiction de pratiquer le “tone policing” (la police du ton). C’est à dire qu’il est malvenu de reprocher son ton agressif à quelqu’un qui vient contester un de vos tweets.

La pratique est vue comme une manière de repousser le débat :

C’est cruel et ridicule d’attendre d’une personne qu’elle soit calme et polie en réponse à un acte d’oppression. Les personnes marginalisées n’ont souvent pas le luxe d’être émotionnellement distanciées d’une discussion sur leurs droits et leurs expériences. La police du ton est la technique de diversion ultime. [...] C’est un moyen de ne pas reconnaître qu’on a fait une erreur, et de rejeter les arguments de son interlocuteur en lui reprochant d’être émotionnel, et donc irrationnel.


 

Michelle Goldberg dénonce cette idée, qui fait que “vous ne pouvez jamais poser la question de l’efficacité de la colère, surtout quand elle vient d’une personne issue d’une communauté marginalisée”.

Gentrification des espaces numériques

Son article a été analysé comme une défense de leur pré-carré par les féministes blanches, une “gentrification des espaces numériques”, au nom de la sécurité du débat pour cette élite militante. Les féministes blanches qui réclament un débat apaisé sur Twitter seraient comme ces employés de Google qui traversent San Francisco, au chaud dans leur luxueux bus wifi affrêté par l’entreprise.

 

Selon l’activiste Mikki Kendal, citée dans l’article de The Nation, les élites féministes ont snobé les autres féministes depuis des années, et maintenant que leur pouvoir est contesté par les réseaux sociaux, elles crient au scandale.

Twitter, espace d'indignation permanente

C’est un débat très intéressant, avec des spécificités américaines, mais qui a quelque résonance en France. Twitter est devenu ces derniers temps un espace d’indignation permanente, où une police de la pensée fait régner la terreur. Tous les jours, des tweets jugés sexistes, racistes, homophobes ou même webophobes sont dénoncés avec virulence sur le réseau. Il faut souvent mieux se taire que de tenter une blague ou une analyse politique qui pourrait être mal comprise.

Il y a un vrai paradoxe : c’est sur le réseau où l’on s’exprime le plus vite, avec le moins de réflexion préalable, qu’on a le plus de chance de se faire réprimander pour ses propos. La dénonciation d’un tweet va très vite et occasionne souvent un effet de meute assez terrifiant pour celui qui s’y retrouve confronté.

Laure Manaudou avait dû quitter Twitter, après avoir posté un tweet maladroit suite à la tuerie de Toulouse:

Supprimez ces jeux vidéos à la c... Et ça ira déjà mieux !


 

Ce n'était pas bien malin, mais c'était prononcé dans l'émotion de l'instant, et ça ne valait certainement pas une expropriation de Twitter.

Un avis sur tout. Surtout sur l’avis des autres.

Sur Twitter, tout le monde a un avis sur tout. Surtout sur l’avis des autres. Et la discussion peut vite virer à l’invective. Michelle Goldberg a raison de dénoncer ce climat délétère, qui finit par desservir la cause générale du féminisme. Le débat se perd dans une inception infinie dans laquelle personne n’est jamais légitime pour s’exprimer, ne cumulant pas assez de discrimination : une féministe cis blanche est moins légitime qu’une féministe cis noire, elle-même moins légitime qu’une féministe trans noire. 

Les féministes noires ont tout autant raison de se méfier de ce discours, qui pose la question de la domination de cet espace public. Elles défendent la violence de l’échange, comme une contrepartie de la discrimination. Twitter se veut un lieu ouvert de débat, neutre comme l’Internet, mais finalement, il serait aussi un lieu de compensation des débats de la vraie vie. Les paroles marginalisées auraient d’autant plus de légitimité à se faire entendre qu’elles n’ont pas le droit à la parole ailleurs.

Twitter est devenu une dictature des indignés. C'est à celui qui criera le plus fort et on n’entend plus beaucoup les discours modérés. La question est de savoir si c’est ou non une juste compensation : après tout, ce sont plutôt les modérés qui dirigent le monde.

Vincent Glad

 


 

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Photo : Flickr CC licence by / Marianna TG

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