The Kid

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The Kid
15 ans après Push, Sapphire revient avec la vie d’Abdul : Billie Elliott sans les bons sentiments.

Je pensais qu’en vous parlant d’Hubert Selby Junior j’avais atteint pour un moment le seuil de la violence possible en littérature. J’ai trouvé plus terrible encore dans la peinture réaliste des tréfonds de l’âme humaine – Sapphire raconte l’enfance d’Abdul Jones, le fils de Precious Jones.



Lorsque The Kid commence, Precious vient de mourir. Fauchée à 25 ans par le virus du sida que son violeur de père avait pris soin de lui transmettre. Abdul a neuf ans et ne connaît rien d’autre que la protection bienveillante de sa mère. Sa vie va brutalement changer du tout au tout.

 

Une virée en enfer

Placé dans une famille d’accueil, il se réveille à l’hopital avec une commotion cérébrale et le sphincter sutturé. Pour survivre, il fait un switch et opte pour le déni systématique : « Non je ne, je suis pas obligé, je veux pas me souvenir je me souviens pas. Jt’ai déjà dit ! Il m’a cogné la tête par terre. Le parterre c’était du lino avec des carrés noirs et blancs. Jme souviens jme souviens pas. C’est jamais arrivé. »
Sa mère ? Morte dans un accident de voiture. Son père ? Tué à la guerre.

Tout neuf dans sa nouvelle mémoire sélective, il est ensuite confié aux bons soins de l’internat Saint-Ailanthus sous un nouveau nom, J.J.

A leur tour, les frères de cet hospice catholique vont prendre des libertés avec le corps d’Abdul. Ces « preuves d’amour » criminelles, l’orphelin précoce va très naturellement les répéter sur ses camarades de dortoir : « « Montre-moi que tu m’aimes, Papi, montre-moi que tu m’aimes ! » Il comprend pas, il comprend pas ce que je dis. Jlui chope la tête, jle pousse : « Suce », jlui fais : « Suce moi ! » Allez quooooooi, il a pris son pied grâce à moi, lèche, mon ptit Papi, lèche-moi. J’essaie de le forcer. Il se met à chialer. Bouffon ! Spèce de bouffon. »

Privé des repères émotionnels qui font le ciment affectif des enfants, Abdul se retrouve pris dans une spirale infernale. La victime des adultes devient un bourreau malgré lui.
Aussi, lorsqu’il est renvoyé de Saint-Ailanthus pour sévices sexuels, Abdul reste perplexe. Comment a-t-il pu faire le Mal alors qu’il ne faisait que perpétrer les gestes généreux de ses tuteurs légaux ?

 

Le labyrinthe intérieur

C’est ici qu’intervient le mince filet d’espoir de la résilience. Abdul découvre la danse. Pour lui, ce sera un moyen de se réapproprier ce corps longtemps foulé par d’autres. La performance physique, l’entrainement, la structure et la discipline… Dans le tunnel anxiogène de The Kid, véritable apnée en eaux troubles et malsaines, les passages dansés sont une respiration bienvenue.


Mais Sapphire, poétesse et activiste, ne connaît pas la demi-mesure. Pas de happy-end à la Billy Elliot pour Abdul. Ses traumas sont trop profonds pour être longtemps refoulés. Il parvient à construire sa vie à la seule force de sa détermination, mais il ne peut pas empêcher son inconscient de le trahir. Son passé revient dans les drapés tumultueux des rêves et des cauchemards. Somnambulisme, schizophrénie, mythomanie… Abdul se prend les pieds dans ses propres gouffres.

Nombreux sont les lecteurs qui n’iront jamais au bout du deuxième roman de Sapphire. Certains passages sont insoutenables. Tous les principes moraux normalement établis sont pulvérisés, éclatés dans une plume qui mitraille en jurant, en détestant, prisonnière d’un désir d’amour perpétuellement frustré.

On peut se demander pourquoi le lecteur voudrait-il rester presque 500 pages sous ce torrent de merde, de violence et de larmes ?

Parce qu’Abdul regarde comme il peut les étoiles, et que l’écriture de Sapphire est un vrai coup de force. Le phrasé autodestructeur et sauvage qu’elle prête à la voix d’Abdul continue de chanter longtemps après les dernières pages du livre. Parce que le choc des pulsions de vie et de mort, leur flirt imperceptible et ravageur transmet une forme d’éléctricité nerveuse rare en littérature.

Et parce que cette histoire, finalement, n’est que le pâle écho des cours d’assises et des pages de faits divers.

 

 

 


 

 

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