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Taipei
Hyper-communication et bien-être assisté par ordonnance : "Taipei" cartographie les limites du possible.

 

La littérature, créatrice d’images, devientrait-elle l’esclave empêchée du règne des images ? La question se pose devant les longues descriptions de vidéos youtube et compte-rendus de chat gmail qui pululent dans Taipei, le nouveau roman de Tao Lin paru aux éditions du Diable Vauvert

« Mi-juin, une après-midi sombre et pluvieuse, Paul s’éveilla, roula sur le côté et ouvrit son MacBook à la verticale. A un moment, peut-être vingt minutes après qu’il avait commencé à rafraîchir Twitter, Tumblr, Facebook et Gmail en cycle ininterrompu (…) il remarqua avec désarroi, ayant cru que c’était le matin, qu’il était 16h46. »



Paul est un jeune écrivain en tournée de promotion. Après quelques échecs amoureux, il rencontre Erin,  qui devient sa nouvelle petite amie. Leur relation est la plus riche lorsqu’elle se concentre sur un écran : celui de leurs MacBook, qu’ils fixent en position horizontale pendant leurs longs trips sous Adderall ou MDMA. Leurs iPhones, qu’ils gardent chevillés au corps et au regard, et qu’ils font régulièrement tomber sur leur visage, de lassitude, de défonce ou de stupéfaction.

 

Entre deux tunnels multimedia, Paul et Erin font ce que font les couples : ils se promènent, vont à des fêtes, se marient sur un coup de tête et se disputent pour des bêtises. Surtout, ils consomment une quantité astronomique de drogues : cocaïne, MDMA, Adderall, Xanax, exctasy, champignons, LSD, etc. Sans ces paradis artificiels, Paul serait incapable de mener ses conférences, de supporter ses parents, de fréquenter ses amis ou même d’écrire : « L’après-midi d’Halloween, à la bibliothèque, Paul lut un compte rendu de sa lecture à Montréal, quand il avait pris deux gélules de MDMA, qui le décrivait comme étant « charismatique, éloquent et amical ». »
Les nouveaux moyens de communications nous empêchent-ils de nous comprendre ? Les pilules du bonheur ont-elles tué la possibilité d’être heureux ?

 

Fuir l’IRL

 

Pour entrer dans les livres de Tao Lin, il faut une certaine part de lâcher-prise. Oublier ses repères et accepter l’avènement d’une ère littérraire 2.0.
Les compte-rendus cliniques de ses consommations de drogue ne prétendent pas peindre le tableau sans fard d’une jeunesse désabusée. Peut-être que c’est même le contraire. Dans cette recherche effrénée du bien-être – fut-il chimique – il y a un appel muet. Les personnages de Tao Lin – et l’auteur lui-même, à en juger par son extrême malaise en interview – sont les silhouettes blâfardes d’une société consumériste et hédoniste pour ne pas être responsable.

Loin de l’activisme punk et du « no-future », ils semblent, en s’évadant, chercher à réenchanter leur quotidien – le Brooklyn des happyfew, le Taipei d’une cellule familiale craquelée, les obligations ordinaires et le grand mensonge de l’amour.

Les drogues et les écrans ne sont, à cette échelle, que des portes de sortie sur l’autoroute des vies de classe moyenne occidentales. Le seul moyen de ne pas reproduire l’exemple tristement médiocre de ses parents.

 

Un roman psychologique

 

Plus qu’un roman sur les frasques d’une bande d’enfants (pourris) gâtés, Taipei est un roman psychologique qui pousse les murs de sa propre prison : « Il pensa à la mère de sa mère, qui était morte avant la naissance de Paul – et il fut conscient, avec une clarté passagère, qui n’expliquait ni ne consolait, mais semblait inutilement rappeler que, dans la grotte sans entrée de lui-même, chacun était déjà, toujours orphelin. »

On a tort de dire que Tao Lin est l’écrivain d’une génération. Tao Lin est un écrivain qui scrute son intimité, sa vie peut-être, pour raconter le vide de la modernité. Il y met souvent trop d’adverbes et trop d’adjectif, il n’y met pas assez de formes et de rigueur stylistique, mais il a le mérite de le faire. Très attentif aux déperditions du langage, à la nouvelle grammaire amoureuse imposée par les chats, les sms et autres réseaux sociaux, Taipei envoûte autant qu’il agace.

 


 

Photo : ©Salomé Kiner

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