Sur la lune avec Air

Plan B (best of) Lundi 13 février 2012

Réécoute
Sur la lune avec Air
Frédéric Bonnaud reçoit le Groupe Air pour son dernier album Le voyage sur la lune.

La voyage dans la lune, nouvel album du groupe Air.

LE VOYAGE DANS LA LUNE de Méliès, est, avec L’ENTRÉE DU TRAIN EN GARE DE LA CIOTAT de Lumière, le film le plus important des débuts du cinéma. Important, parce qu’il convoque les techniques des lanternes magiques et du théâtre d’ombres pour les appliquer aux images en mouvements. C’est du collage, du pochoir, un mélange entre la fête foraine, la magie et le train fantôme.

Comment, à partir d’une oeuvre aussi étrange et éclatée, construire en 2011 une musique qui ne fait pas simplement office d’accompagnement mais reste pourtant attachée de près à cet univers où la naïveté se dispute l’imagination ?

C’est beaucoup, « All too much » comme le chantaient les Beatles. Mais pourtant, AIR a trouvé avec le film de Méliès son Yellow Submarine : paysages colorés, créatures étranges, personnages s’agitant dans tous les sens du cadre… Et ce disque plus que les précédents apparaît comme une entreprise sidérante, expérimen¬tale, presque avant-gardiste.

« Le voyage », ce n’est pas seulement l’itinéraire de la terre à la lune filmé par Méliès, c’est pour les deux musiciens à chaque étape de ce disque, la construction d’une géographie de la musique. Morricone compare souvent la musique à l’architecture, où le compositeur, comme l’architecte, bâtirait dans l’espace. L’espace du Voyage dans la lune est déjà une pure création de l’esprit de Méliès : le tour de force d’Air est d’avoir su construire leur musique dans cet espace imaginaire, à la topographie unique.

Onze titres, comme autant de jalons d’un aller retour entre la Terre et la Lune sans suivre pour autant les étapes du film. Astronomic club est pensé comme une « ouverture », une entrée en matière qui prend l’auditeur par la main et ne le lâche plus jusqu’au dernier titre. On aurait tort d’essayer de décrypter les influences multiples qui ont agi sur le groupe pendant l’élaboration de cet album. Parce qui frappe ici c’est le souci de faire émerger une idée maîtresse à l’intérieur d’un programme musical varié, presque hétérogène. L’idée conductrice, c’est avant tout l’imagination, qui fait ainsi miroir à celle, débordante, de Méliès : Fanfare tonitruante (Parade), rengaines inquiétantes (Who am I now?), mais aussi sublime évocation du paysage lunaire (Moon Fever, un des plus beaux morceaux de Air).

C’est toute la magie de ce disque, le point d’équilibre permanent entre un son parfois très spontané, presque rock, et une conception générale très aboutie et organique du « programme » de ce voyage de la Terre à la Lune.

La difficulté d’une telle entreprise tenait avant tout à respecter dans son ensemble l’« esprit des origines » du film de Méliès, où le goût de la découverte passe avant un souci de réalisme scientifique. Quand on écoute Cosmic Strip ou Décollage, on se surprend à retrouver cette magie intacte. Comme si, à l’heure du tout technologique et des « tuyaux », cet album unique nous réconciliait avec la matière des choses, la sensation physique du monde, même quand il est réinventé par l’imagination. Cette musique jouée par une armada d’instruments de tous genres (qui vont du synthétiseur au téléphone portable) donne au projet non seulement sa cohérence mais d’une certaine manière son humanité et son poids : notre tête voyage avec AIR, mais, cet album sensible et sensuel en diable nous garde les pieds sur terre.

Nicolas Saada

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