STOMP, le triomphe du journalisme voyeuriste

L'actualité numérique Mardi 08 avril 2014

Réécoute
STOMP, ou le triomphe du journalisme voyeuriste
Le site d’informations STOMP s'est fait le spécialiste de la distribution des bons et des mauvais points citoyens à Singapour. Et ça cartonne. Mais à force de voyeurisme et autres trucages, des dents finissent toujours par grincer.

 

À Singapour, STOMP est un média incontournable. Dans les grandes lignes, ce site d'informations que l'on pourrait résumer à du journalisme citoyen à mi-chemin entre le trash et le ragot, permet à son audience d'uploader des photos et des vidéos ensuite transformées en articles par les journalistes-maison.

Dans cette ville-Etat d'un peu plus de cinq millions d’habitants, l'économie tourne à fond mais côté contre-pouvoir, les médias ne sont pas exactement ce que l'on peut qualifier de foudre d’opposition politique. Et ce n'est pas vraiment plus ragoûtant en matière de liberté numérique. L'État a créé un organisme en mesure d'exiger le blocage de sites proposant des contenus « portant atteinte à la sécurité publique, à la défense nationale, à l’harmonie raciale et religieuse, et à la morale publique ». Soit un organisme en mesure de bloquer à peu près tout et n'importe quoi.

Quant aux fournisseurs d'accès Internet, ils sont forcés d'installer des systèmes de filtrage des connexions. Pour résumer, l'Internet à Singapour est fliqué dans les règles de l'art. Mais ce n'est pas bien grave, STOMP a trouvé l'alternative pour faire du clic : replacer le débat sur un plan purement moral et pudibond, sans trop se prendre la tête avec la politique.

Opprobre

Si l'on a évoqué la notion de « journalisme citoyen » jusque-là, le terme – de toute façon un peu galvaudé par essence – n'est dans le fond pas tout à fait adapté à STOMP. Car les habitués de ce site ont pris l'habitude de poster des photos et vidéos de gens qui auraient, selon eux, des comportements inadaptés aux bonnes mœurs de Singapour.

 

Et voilà comment des photos de gens qui mangent dans le métro, qui se roulent des pelles dans des parcs ou qui dorment un peu trop ivres dans la rue, se retrouvent tout à coup victimes de l'opprobre populaire, sous forme de centaines de milliers de visionnages et autres commentaires rageux sur l'Internet.

À leur décharge, dans un pays où l’on peut se retrouver en taule pour des graffitis et où l’on peut être condamné à mort pour une affaire de drogues, il faut parfois user de moyens détournés pour se marrer un peu, sans risquer de finir en zonzon pour excès de yolisme.

La tendance a pris des proportions tellement délirantes que les expats – même dans un métro vide aux trois quarts – flippent désormais de s’installer sur une place réservée aux femmes enceintes ou aux invalides, de peur de se retrouver en ligne sur STOMP avec un commentaire peu flatteur, hyper moralisateur voire carrément xénophobe. En d'autres mots, l'habitant moyen de Singapour a développé une nouvelle phobie : se faire STOMPer, un mot entré dans le vocabulaire commun pour de vrai.

Mensonges

STOMP appartient en fait à The StraitsTimes,  journal local leader de la presse. Et STOMP cartonne, en témoigne les 1,2 milliards de pages vues, rien que l'an passé. Et forcément, un tel succès n'est pas sans charrier son petit paradoxe. Les détracteurs déplorent un site qui fait la part belle aux commérages et aux rumeurs.

Les éditeurs, eux, rétorquent que si le site connaît un tel succès, c'est parce qu'il traite de sujets qui importent à sa communauté. Même si la justification est télécommandée, d'une certaine façon, les divers prix de « meilleur média en ligne » glanés dans des concours de récompenses numériques de média lui portent un peu de crédit.

 

 

Mais voilà, dans un paysage médiatique muselé par les autorités, STOMP ne fait pas spécialement honneur au Web qui rate là l'occasion de se poser en contre-pouvoir méditatique crédible. Sauf que se cantonner à ce jugement de valeur un peu vite expédié serait probablement faire offense à bien des Singapouriens.

Car STOMP, taxé à raison de voyeurisme, s’est fait épingler un paquet de fois pour truquage de la réalité, ou pire, mensonge éhonté. Exemple : récemment, un internaute avait soumis une photo d’une vieille dame debout dans un métro où les sièges étaient occupés par des gens bien valides. Sauf que la photo avait été malicieusement rognée, la version complète relatant une vérité tout autre. Et pas de chance, la supercherie a été découverte.

 

Tout ce cirque a donc fini par taper sur le sytème d'une poignée de justiciers du Web. Et voilà comment une pétition en ligne a été lancée par des internautes qui ne supportent plus les méthodes et le moralisme de STOMP.

Bref, tout le monde ne peut pas avoir son BHL, mais faire des pétitions, c'est un début.

Retrouvez Loïc H. Rechi sur Twitter


 

> Retrouvez toute l'actualité numérique

> Abonnez vous aux podcasts : RSS et iTunes

Commentaires