Squat

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Squat
Le sujet prêtait au manichéisme, Yannick Bouquard en fait un premier roman mesuré, exotique et politique.

 

La littérature est l’amie supposée des marges, qu’elle accueille volontiers dans ses bras consolants. Mais il est une marge qui n’est l’amie de personne : le milieu du squat.

Il a pourtant ses entrées au Larousse : squatter, dans le dictionnaire, c’est « occuper un logement vide sans droit ni titre. »

Vilipendé par la droite, récupéré par la gauche et mis au ban par les riverains, le squat est le parent pauvre des modes de vie alternatifs. Son animal totem, c’est le mouton noir.

Yannick Bouquard sait de quoi il parle. Lorsqu’il débarque à Paris en 2001, l'auteur de Squat est un jeune vidéaste et monteur qui cherche travail et logement.

Un combo moyennement vendeur lorsqu’il s’agit de signer un bail… Après avoir épuisé tous les potes et les canapés, il finit par frapper à la porte d’un squat. Il y voyait une solution temporaire – elle durera huit ans.

 

 



Loin de lui, pourtant, l’idée de faire l’apologie d’une vie de bohème. Cet habitat précaire, exposé au froid, aux expulsions, aux cambriolages et aux dérives psychologiques, il ne l’a pas choisi.

 

Rare sont ceux qui le font. Les libertaires, les anarchistes et autres alternos fâchés avec la société n’ont pas toujours l’endurance nécessaire pour le long terme. Ceux qui s’y éternisent sont maintenus (souvent contre leur gré) aux pieds de l’échelle sociale : RMIstes, inadaptés, sans-papiers, étudiants, narco-dépendants et personnalités "borderline".



Des situations peu propices à entretenir le mythe du squat dans une version underground de Friends.
Comme ailleurs, on y rit, on y baise, on y picole, on y travaille. Mais à la différence des autres, on se heurte violemment aux aberrations d’une époque qui prospère sans partager, qui légifère sans se soumettre et qui dicte sans réfléchir.

L’immobilisme de la République, c’est notre condition de survie. Comprenez bien, il ne s’agit pas d’un équilibre quelconque, d’une loi causale sortie de l’esprit d’une beatnik défoncée à l’ayahuasca. Lorsque la République se meut, gros pachyderme qu’elle est devenue, c’est toujours pour emmerder, obstruer, gêner, bloquer, stopper.


La jungle urbaine

Squat, c’est donc l’histoire de Capt’ain Cheval, Beyrouth, Ron, Alexia, Crassnal, Pimprennelle et autres surnoms patibulaires ou gentiment grostesques. De l’artiste côté au vendeur ambulant, de la bourgeoise contrariée à l’idéaliste désillusionné, ils composent une équipe hétéroclite mais à peu près décidée à trouver l’harmonie nécessaire pour survivre ensemble. Pour les raconter, Yannick Bouquard a cherché une langue dont la forme trahirait le fond ; spontanée, rapide et cosmopolite :  

Nous sommes un mystère pour le citoyen lambda. Nous sommes la freaks parade, le consortium browningien des animaux totems singuliers, le Zaibatsu fédéral, le patchwork des paumés.



Tellurique, miscible ou concussion chevauchent le phone, le taf et le camtar. Un flirt aux antipodes, qui pique parfois les yeux, mais auquel on finit – étonnamment ? – par goûter.

Et c’est ainsi que Yannick Bouquard fait la chronique de cette aventure urbaine. A travers une suite de courtes scènes, enchaînées et suspendues à la manière d’un script HBO.
Entre anecdotes cocasses, trophées d’ivrognes et précis d’occupation, Squat est un roman riche, comme un patisserie généreuse – il prend le risque d’écoeurer. 
Mais il brosse un portrait sans complaisance, et c’est une démarche surprenante lorsqu’elle est faite de l’intérieur. Sans cracher dans la soupe, Yannick Bouquard remet les clichés à leur place. C’est ainsi que les flics deviennent de pauvres bougres : « ils perdent leurs naïfs idéaux quelque part entre un improbable gyrophare de nuit sur le périph et leur appartement de merde dans une banlieue minable. »

Que les partis-pris politiques se diluent dans le prosaïque : « mais c’est un communiste de pacotille. Si vous tentez ne serait-ce que de lui gratter un SMS, il vous facture dix centimes d’euro, ce rapace. »

Et que les groupes culturels ou sociaux deviennent sujet à de savoureuses punchlines :  "le chien, c’est le téléphone rose du teuffeur"

Ce point de vue mesuré, cette approche anti-manichéenne et ce travail de la langue suffisent à faire oublier que Squat est un premier roman : à vouloir trop en dire, il noie parfois son lecteur, et son propos avec. Mais il vaut la peine d’insister.

 


 

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