Spirou, l'alcool, Jean-Paul Sartre et la Shoah

La Pop au carré Mercredi 07 mai 2014

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Spirou, l'alcool, Jean-Paul Sartre et la Shoah
En plaçant Spirou dans la misère de l'immédiat après-guerre, entre fuite des nazis, deuil des Juifs et renaissance culturelle, Schwartz et Yann cassent les codes de la série et livrent l'album le plus transgressif du vieux groom star des éditions Dupuis.

 

"Aujourd'hui, avec ce qu'ils voient sur Youtube, les enfants ne sont plus choqués si on leur montre un Spirou qui boit les fonds de verres et un Fantasio qui couche avec sa copine." Yann, le scénariste de cette Femme léopard, n'a pas tort. "La naïveté des vieux albums, de nos jours, ne parle plus qu'aux quinquagénaires." Son groom à lui porte le deuil d'une petite amie disparue dans les camps d'extermination nazie. Sa médaille de guerre à la poitrine ne le console pas, alors il noie son chagrin dans le whisky.

 

Cette époque-là, on ne la montre jamais en BD, mais c'était la psychose ! Jusqu'en 1949, c'était dur de trouver de quoi bouffer, de l'essence pour rouler, et il y avait une course à l'armement, les Américains et les Russes se dépêchaient de récupérer les savants nazis...


 

C'est l'une des intrigues de l'album, qui montre le cynisme de l'état-major allié, prêt à gracier les ingénieurs d'Hitler qui accepteraient de retourner leur veste. Pendant ce temps, Spirou est groom au Moustic Hôtel, à Bruxelles. L'un des clients se fait agresser par une mystérieuse femme-panthère, qui recherche un fétiche congolais. Ca mènera le héros au calot à Saint-Germain-des-Prés, à la rencontre des existentialistes.

L'apparition de Sartre, Beauvoir ou Vian, personnalités du monde réel, contribue à cette impression de réalisme à l'ambiance de ces planches. Dans une case, l'écureuil Spip, voyant Spirou et Fantasio se prendre dans les bras, se méfie du qu'en-dira-t-on : "pas devant la fenêtre, les voisins vont encore jaser !" C'est cette authenticité qui a plu au dessinateur, Olivier Schwartz :

On inscrit Spirou dans son époque, chose que les auteurs des albums des années 1940-50 n'ont pas pu faire. Quand on lit les albums de Franquin, on voit les voitures qui changent, l'architecture, mais politiquement il n'en parle pas. Alors que nous, on peut se le permettre et on le fait.

 

Son trait est marqué fifties, et il glisse au détour des pages des hommages à Will Eisner, Hergé ou Edgar P. Jacobs. Un hommage totalement assumé : "je ne dis pas que c'était mieux avant, mais c'est ce que j'ai aimé et que j'aime toujours, alors il faut que je fasse perdurer ça."

La femme léopard connaîtra une suite, Le maître des hosties noires. Cette fois-ci, c'est le colonialisme de cette Belgique annés 50 qui sera dégommée au bazooka et à l'encre de Chine. Spirou n'a jamais été aussi politique. C'est sans doute ce que souhaitaient les éditions Dupuis en lançant cette collection parallèle Le Spirou de. Ce septième album en est pour l'instant l'apogée.

 

Spirou a eu 75 ans l'an dernier. On avait fêté son anniversaire par là.

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Critique de l'album : Augustin Arrivé

Illustrations : extraits de La femme léopard, de Schwartz et Yann © Dupuis, 2014

 

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