Se faire chambrer 2.0 : la plaie du supporter moderne

Va y avoir du sport Mardi 06 mai 2014

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Se faire chambrer 2.0 : la plaie du supporter moderne
Il y a vingt ans, les soirs de défaite étaient faciles à supporter pour les supporters. Avec l'invention du téléphone portable, c'est devenu plus dur. Alors, avec Internet… Messages moqueurs sur Facebook, images détournées, avalanche de mails… Plongée dans le chambrage 2.0.

"Même en Ligue 2 elle va se faire éclater"

Il y a vingt ans, c’était facile. Pour que les défaites fassent moins mal, il y avait une technique infaillible que tous les supporters maîtrisaient.

Pour éviter de croiser un supporter adverse, les soirs de défaite, il suffisait de dire à ses amis :

Non mais je suis vraiment crevé moi, je vais pas aller à la soirée.


 

On pouvait alors rentrer chez soi sans se faire chambrer par personne et se blottir sous la couette pour oublier que le monde existe.

C’était juste difficile au boulot le lundi, quand Bébert le comptable, celui qui supporte Marseille, se planquait derrière la machine à café et jaillissait avec son grand sourire en criant :

 Tu vas voir, ton équipe de chèvres, même en Ligue 2, elle va se faire éclater. 


Le texto de Bébert à 22 heures

Ensuite, y a eu l’invention du téléphone portable qui a bien compliqué les choses. Entre les coups de fil mesquins et l’avalanche de textos.

Le pire étant le soir où tu ne regardes pas le match de ton équipe et que tu attends le résumé de Jour de foot  mais où à 22 h, tu reçois un texto de Bébert le comptable : 

Ha ha ha 


 

Là, pas la pas la peine d’en savoir plus, tu as compris que ton équipe avait perdu. Le drame aujourd’hui, c’est que Bébert le comptable a un compte Facebook.

"Y a eu combien ? Ha ha ha"

Prenons l’exemple du pauvre supporter rennais qui est allé au Stade de France ce week-end voir son équipe perdre sa troisième finale en cinq ans, conservant intact son record de 43 années sans titre.

 

Bon, sous le coup de la déception, il a posté un statut Facebook "Dégoûté" et plein de petits smileys tout tristes. Forcément, il a eu droit à une vingtaine de commentaires.

De l’impitoyable "Bien fait pour toi" au faussement ironique "Y a eu combien ? Ha ha ha" en passant par celui de Bébert "On se voit lundi ? :)"

Le roman-photo avec Johnny Depp

Pendant deux jours, ce pauvre supporter va subir les effets néfastes de la créativité 2.0.

Le type qui va poster le Gif du but de Guingamp, celui qui mettra en ligne la parodie de l’offre du Bon Coin "Vends troupeau de chèvres" illustrée par la photo des joueurs rennais.

Et celui qui postera l’image transformée en roman-photo de Johnny Depp, dans "Neverland", assis à côté d’un enfant qui se met à pleurer. Parce qu’il vient de répondre "J’habite à Rennes" à la question "Tu as déjà porté un trophée dans tes mains ?".

Cette image, Bébert la repostera d’ailleurs trois jours plus tard parce qu’il vient de tomber dessus, Bébert n’allant sur Facebook qu’une fois par semaine.

Et sans parler des mails et des messages qui enfoncent le couteau dans la plaie pendant des jours et des jours.

Sublimer la "lose" par une note de blog

Consolons donc les supporters rennais à qui Internet est en train de faire beaucoup de mal. Déjà il faut être capable de se dire que la routourne tourne, comme le dit si bien Franck Ribéry.

 

Bientôt, ce sera au supporter moqué de se moquer. Celui qui a reçu 20 messages désagréables le soir d’une défaite pourra en poster 40 un soir de victoire, le week-end suivant, ou 15 jours plus tard, ou un mois. Ou 50 ans plus tard (message aux supporters rennais).

Et puis, l’avantage d’Internet, c’est qu’il offre au supporter déçu le pouvoir de s’exprimer. De provoquer la pitié et pas la moquerie par un beau statut Facebook, de sublimer la "lose" par une note de blog. Ou par une vidéo.

Comme le journaliste brestois Steven Le Roy qui a porté la voix de tous les oubliés de la finale de Coupe de France.

C’est ça qui est beau avec Internet, même les perdants ont droit à la parole. 

 


 

Imanol Corcostegui

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