"Say it loud!", une litanie du Black Power

Un lien pour survivre Jeudi 19 juin 2014

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"Say it loud!", une litanie du Black Power
Le lien du jour est l'histoire d'un morceau de James Brown : Say It Loud-I'm black and I'm Proud... Le morceau date de 1968. À l'époque, celui que l'on appelle le Godfather of Soul fait la Une du magazine Look qui se demande si James Brown n'est pas "le noir le plus important" d'Amérique ?

 

Au matin du 7 août 1968, James Brown entend frapper à la porte de sa chambre d'hôtel à Hollywood. Il ouvre: personne. Mais il découvre sur son pallier une grenade désactivée avec son nom inscrit dessus. C'est une anecdote qu'il raconte dans son autobiographie. Méfiance toutefois car James Brown a toujours eu un sens le sens de la légende.

Reste que le soir même, il enregiste l'un de ses morceaux les plus mythiques. James Brown a alors 35 ans et connaît un succès colossal depuis dix ans. A l'époque le Black Power embrase la communauté afro-américaine. Le contexte politique et social est ultra tendu : Martin Luther King vient de se faire assassiner, les Black Panthers  renvoient la non violence dans ses goals et appellent à la révolution.

 

James Brown, lui, n'a jamais prôné la révolution, ni versé dans la chanson contestataire. Surtout, il a une version bien à lui du Black Power. Il a pris l'habitude d'haranguer les foules avec des discours vantant l'estime de soi, la volonté, le mérite du self-made man (traduction : l'homme qui s'est fait lui-même) :

Je cirais des chaussures devant une station de radio. Maintenant, je possède des stations de radio. Vous savez ce que c'est ça ? C'est le Black Power !


 

A l'époque, James Brown est dans le colimateur de toute une partie de la communauté, à commencer par les leaders des Black Panthers. Pour eux, l'artiste est un Uncle Tom, un noir capitaliste à la solde du pouvoir blanc. On lui reproche notamment son amitié avec le vice-président Hubert Humphrey. Il reçoit des courriers malveillants et n'est pas très à l'aise avec le climat. Il louvoie surtout en permanence pour échapper aux tentatives de récupérations politiques.

Dans les faits, son succès est tel qu'il ne peut échapper au rôle de porte-parole que l'Amérique veut le voir endosser. D'ailleurs au lendemain de l'assasinat de Martin Luther King, James Brown a aidé les politiques locaux à garder Boston étanche aux émeutes.

Alors pour faire taire ses détracteurs, il doit se positionner. Il rêve de marquer les consciences avec une chanson. Il a l'accroche et l'esprit : Say It Loud-I'm black and I'm Proud . Il imagine des choeurs d'enfants pour avoir un refrain joyeux et léger :

Je voulais donner l'impression qu'un million de gens chantaient avec moi.


 

Pour l'anecdote, il demande à ses musiciens et à son entourage de ramener leurs mômes. Mais l'enregistre s'éternise et tout le monde rentre se coucher. Du coup, le chanteur fait appel à des gamins du quartier. Le refrain devient presque un slogan; la chanson, une litanie.

A la sortie de Say It Loud, certaines radios refusent de diffuser cette chanson. James Brown rétorque par une tribune dans la presse et troque sa banane contre une coupe afro. Malgré les polémiques, la chanson est un vrai carton : 750 000 exemplaires vendus rien que sur les deux premières semaines. Plus tard, James Brown soulignera que cette chanson lui a coûté une partie de son public blanc. Pour d'autres, c'est plutôt sa participation au bal d'inauguration de Richard Nixon qui a crispé la communauté. Mais c'est là tout le paradoxe du mythe de James Brown.

 


 

> Pour en savoir plus: 33 révolutions par minute, une histoire de la contestation en 33 chansons de Dorian Lynskey. Volume 1, éditions Rivages Rouge.

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