Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

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Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
Tous les jours, les livres sauvent des vies. La preuve avec Jeanette Winterson.

Pour Jeanette Winterson, l’amour se mesure à l’étendue de la perte. La sienne, en l’occurrence, est abyssale : l’amour maternel.

Sa mère adoptive, Mrs. Winterson, est l’incarnation du pire : « Une femme qui passait ses nuits à faire des gâteaux pour ne pas avoir à dormir dans le même lit que mon père. Une femme qui avait une descente d'organes, une thyroïde ­déficiente, un coeur hypertrophié, une jambe ulcéreuse jamais guérie, et deux dentiers — un mat pour tous les jours et un perlé pour les grands jours ».
Pentecôtiste et dépressive (le monde, pour elle, n’est qu’une « vallée de larmes »), elle n’a pas de plus grande joie que l’idée de l’Apocalypse à venir.

Tout les oppose : Mrs. Winterson rêve d’une vie sans pêché ; Jeanette est éprise de littérature. Mrs. Winterson a le corps en horreur ; Jeanette découvre très tôt qu’elle préfère les femmes. Mrs. Winterson voudrait faire d’elle une missionaire ; Jeanette ne jure que par Virginia Woolf. Le greffe parentale ne prendra jamais. Après 16 ans de punitions, de privations, d’humiliations et de coups, après avoir brûlé ses livres et espionné sa vie privée, après l’avoir soumise à une séance d’exorcisme moyennâgeuse, Mrs. Winterson met Jeanette à la porte : « Pourquoi vouloir être heureux quand on peut être normal ? », lui assène-t-elle en guise d’adieux, dans un rejet brutal de sa vie « déviante ».

De cette enfance violente, brutale, malheureuse, Jeantette Winterson aurait pu ne jamais sortir. Rester prisonnière des préceptes rigoristes de l’église évangélique. Epouser les vies ternes de la classe ouvrière de l’Angleterre pré-thatcherienne (« c’est l’histoire de l’industrialisation et elle est pleine de désespoir, d’excitation, de brutalité et de poésie, et je porte en moi toutes ces choses. »)


Au lieu de ça, elle a découvert le pouvoir des mots. Au compte-goutte d’abord, et limités au champ biblique. A la maison, sauf les Saintes Ecritures, les livres sont bannis : « le problème avec la littérature (qui rime avec pourriture), c’est qu’on ne sait jamais ce qu’il y a à l’intérieur. » L’interdiction fait son effet. Jeanette commence par cacher des livres. Elle hante la bibliothèque municipale jusqu’à épuisement des rayons littéraires. Elle lit Gertrude Stein, Virginia Woolf et Jane Austen. Elle découvre son homosexualité. 
A 16 ans, elle est mise à la porte par sa mère outrée (le mot est faible). Elle vit dans sa Mini, travaille sur les marchés et intègre Oxford.

Jeanette Winterson, par Jayne Wexler

Pourquoi être heureux quand on peut être normal raconte deux histoires, si proches et si lointaines. Celle, terrible, triste, d’un amour impossible entre une mère et sa presque fille. Et celle, lumineuse, réconfortante, d’un sauvetage littéraire. D’une adoption ratée et d’une famille élective. Des mots qui ricochent des ténèbres de la réalité aux feux de la fiction : "peu à peu, je me suis aperçue que j'avais de la compagnie. Les écrivains sont souvent des exilés, des marginaux, des fugueurs et des parias. Ces écrivains étaient mes amis."

Jeanette Winterson aussi est notre nouvelle BFF.

 


 

Photo : Salomé Kiner

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