Pour ou contre une archéologie du smiley ?

L'actualité numérique Lundi 21 avril 2014

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Pour ou contre une archéologie du smiley ?
On aurait retrouvé le premier smiley de l'Histoire. Il a 366 ans. On trouve ça rassurant. Loin d'être une science exacte, l'archéologie numérique est surtout là pour nous rassurer face à la technologie et à l'innovation, "en rupture" avec le passé.

 

C'est un petit pas pour l'Homme mais un grand pas pour l'humour en ligne : au hasard d'une de ses lectures, un éditeur américain aurait retrouvé la trace du premier smiley de l'Histoire de notre civilisation. Il date de 1648, et il faudrait le porter au crédit du poète anglais Robert Herrick.


Officiellement, l'histoire de l'informatique fait toujours naître la première émoticone en 1982, quand le chercheur Scott Fahlman l'a utilisé pour la première fois au sein d'un newsgroup de l'Université Carnegie-Mellon. Pourtant, plus une année ne passe sans qu'on essaie de l'antidater.

Ainsi, en 2009, un archiviste américain fier comme un paléontologue affirme avoir découvert un smiley dans un discours d'Abraham Lincoln prononcé en 1862. Même Vladimir Nabokov s'y est mis pour accréditer la thèse d'un langage qui aurait précédé l'informatique. En 1969, dans une interview accordée au New York Times, alors qu'on lui demande à quel niveau il se situe par rapport à ses contemporains, l'auteur de Lolita cligne virtuellement de l'oeil :

Je pense souvent qu’il devrait exister un caractère typographique pour un sourire concave, une parenthèse couchée que j’aimerais maintenant tracer en réponse à votre question.


 

Du premier selfie au premier lolcat

Las, il semblerait que le smiley de 1648 n'en soit pas vraiment un : il s'agirait seulement d'une coquetterie de ponctuation de l'époque. :-( La déception est totale, alors qu'on rêvait déjà d'une continuité historique entre nos conversations sur Facebook et des alexandrins du XVIIe siècle.

Dans un billet de blog, le chercheur Antonio Casilli dissèque cet irrépressible besoin de se lancer dans des fouilles numériques et de dater nos usages au carbone 14 :

Parce que nos technologies s’entourent d’un halo idéologique de disruption, nous cherchons la certitude confortable que nous appartenons à une longue lignée d’individus dessinant des smileys.



D'ailleurs, cette manie de regarder dans le rétroviseur n'est pas limitée aux émoticones. Quand le selfie est entré dans l'Oxford Dictionary l'année dernière, on s'est immédiatement mis en quête du "premier selfie de l'Histoire" (daté de 1839) ; avant ça, on avait déjà identifié les "premiers lolcats de l'Histoire", sous la forme de véritables chats grimés dans des vignettes de l'Angleterre victorienne.


De là à créer une filiation entre le photographe Harry Whittier Frees et I Can Has Cheezburger ? Peut-on vraiment interpréter l'Internet que nous connaissons à la lumière de ces indices dépareillés, ou est-ce un moyen artificiel de légitimer la culture web ? Vous avez deux heures.

Olivier Tesquet


 

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Photo Flickr CC-BY-NC 2.0 thewamphyri

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