Poésie du gérondif

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Poésie du gérondif
photo : Salomé Kiner

 

Ne partez pas ! Le titre peut faire peur, mais c’est pour mieux surprendre. La Poésie du gérondif n’est pas un manuel ordinaire, et pas un manuel du tout. Sous titré "vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots", cette déclaration d’amour à la diversité des langues est une véritable invitation au voyage.

Jean-Pierre Minaudier est historien de formation, mais c’est d’une toute autre lubie dont il parle dans ces lignes: 

J’ai, sur la quarantaine, traversé une drôle de crise : durant plus de cinq ans, je ne suis pratiquement arrivé à lire que des livres de linguistique.


 

Avec une préférence pour les langues rares, ou mortes. Chez lui, du sol au plafond, ce sont exactement 1163 ouvrages sur pas moins de 864 langues qui rayonnent sur les étagères de sa bibliothèque: 

 

 

Cette passion suspecte, ce « vice solitaire », il le raconte dans une introduction hilarante, où il se met en scène en acheteur compulsif, écumant les bouquinistes virtuelles et les vieilles librairies.

Après avoir écarté la « dictature de la grammaire normative du français, l’une des plus académiques, raides et intolérantes d’Occident », il embarque son lecteur sur les rives bien plus exotiques du !xoon
(117 consonnes et 44 voyelles au compteur), du piraha (7 consonnes), de la kabarde (2 consonnes, voir zéro… les avis divergent), du wari’ (qui conjuguent des phrases entières) ou du beztha (60 cas déclinables).

Véritable cabinet de curiosité linguistique, la Poésie du gérondif  ne se limite pas aux alphabets. Jean-Pierre Minaudier se penche aussi sur les usages.

 

 

Où l’on comprend que la grammaire est éminemment politique : En mandarin, en japonais, en turc, en basque et en estonien, ils n’y a pas de genre… Dans certaines langues d’Afrique, ils en distinguent jusqu’à vingt ! Il n’y que le français pour coire – à tort - que la grenouille est féminine et que le crapaud cache un beau mâle.

 

 

« Les mots sont la chair de l’esprit », écrit Yves Bonnefoy dans La petite phrase et la longue phrase.
Sans nous conditionner, notre langue maternelle influence nécessairement la formation de la pensée.
Etudier celle des autres, c’est donc à la fois s’ouvrir à d’autres visions du monde, mais c’est aussi travailler la notre.
En kurde, en bilua (îles Salomon , 8740 locuteurs) et en cèmuhi (Nouvelle Calédonie, 3300 locuteurs), c’est le féminin qui l’emporte.
Dans certaines îles d’Indonésie, on ne distingue pas la droite de la gauche, mais la terre de la mer.

Notions du temps, systèmes de numérotation et ordre des mots : Les miscellanées sélectionnées par Jean-Pierre Minaudier nous rappellent très justement que les esprits humains ne sont pas tous faits sur le même moule…

 

Au paradis des langues

Ces mondes parallèles et méconnus de l’ethnolinguistique deviennent, chez Jean-Pierre Minaudier, le théâtre de scènes truculentes qui font de cette Poésie du gérondif un plaisir de lecture jaculatoire. Il faut se représenter ces chercheurs, férus de langues rares et de secrets disparus, visitant les hospices de quelque Patagonie profonde, à la recherche de barbus nonagénaires, derniers interprètes du tehuelche…

 

 

Car c’est aussi cela, la Poésie du gérondif : un formidable élan de curiosité de d’amour vers l’autre, et surtout « les périphéries et les minorités, les ruelles torves et les placettes que nul architecte n’a dessinées, l’infinie variété des formes du corail. »
En allemand, « vocabulaire » se dit « wortschatz ». Littéralement, « trésor des mots » . C’est ceux des langues que Jean-Pierre Minaudier nous fait goûter.

Le tout sur un ton enjoué, avec une verve malicieuse, et pas du tout catastrophiste, comme le sont trop souvent les discours autour du language :

 

 

Alors oui, l’occurrence du mot GRAMMAIRE, ce juron sous-évalué de la langue française, est très élevé dans la langue de Jean-Pierre Minaudier. Mais il partage la vedette avec « garifuna », « pipil », « kalam », « urarina », « arumbaya », ou « godobéri » : un index à faire pâlir tous ceux qui savent voyager sur des pages imprimées.


 

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