Notre quelque part

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Notre quelque part
Rationalisme scientifique et vérités mythologiques dans le Ghana pluriel d'aujourd'hui
 


Figurez-vous Opanyin Poku, un vieux chasseur du village ghanéen de Sonokrom, grand amateur de vin de palme qui ne voit clair que dans l’obscurité de la fôret. C’est le truculent narrateur des aventures de Notre Quelque part.

C’est lui qui assiste, médusé, à l’arrivée d’un cortège policier escortant une jeune femme « dont les yeux ne voulaient pas rester en place » et qui portait « une façon de jupe petit petit là ».
La petite amie du ministre est curieuse d’exotisme et se lance à la poursuite d’un « oiseau à tête bleue ». Guidée par une odeur particulière, elle fait une macabre découvert. Dans la case du cacaotier Kofi Atta git une masse écarlate et visqueuse, « comme un adanko sans la peau, mais ça n’avait pas d’os dedans, et c’était rouge rouge, comme les indispositions d’une femme à chaque lune ».

Vrai faux roman policier 

C’est le début de l’enquête de Notre Quelque part. Car la première fiction du poète et musicien ghanéen Nii Ayikwei Parkes est bien à classer du côté des romans policiers, tendance whodunnit.
Et comme beaucoup de ses cousins de cette branche fantasque de la littérature de genre, l’enquête de Notre Quelque part passe très vite au second plan. Ce dont il est ici question, c’est moins d’une réponse criminelle que de notre idée de la vérité : « Je suis scientifique de formation, et en tant que tel je suis persuadé qu’il y a des limites au rationnalisme – s’il n’y en avait pas, il n’y aurait pas de religion, pas de père Noël. Donc oui, les mythes et les contes PEUVENT être porteurs d’une vérité plus essentielles que celle du SEUL rationalisme scientifique, » confiait Nii Ayikwei Parkes à Sam Ruddock dans un entretien au Writers’ Center Norwich en 2009.

Ces vérités essentielles, l’auteur les distille subtilement. Ce sont les anecdotes paraboliques du notable chasseur Opanyin Poku. Ce sont les conseils avisés du féticheur Oduro, superbement bien traduits et interprétés par Sika Fakambi :

 

Ce sont les arbres généalogiques des différents personnages, émaillés de ramifications un peu surnaturelles. Ce sont les regards coulés par les gens de la ville sur les us du village, mâtinés de tendresse et de respect.
C’est ce qui fait de Notre Quelque part un roman familier du réalisme magique sud-américain, de cette sorte de magie qui ne l’est qu’aux yeux des autres :

 

 

Au cœur des langues

Cette exploration des contours de la vérité n’est pas nouvelle en littérature, et le véritable génie de Nii Ayikwei Parkes est ailleurs. Né au Royaume-Uni de parents ghanéens, il partage sa vie et son œuvre entre ces deux pays. Son écriture est la conséquence (ou l’illustration) directe de cette identité afropéenne. Dans Notre quelque part, les langues, les registres et ,les mondes s’enchassent et ricochent les uns avec les autres dans une parfaite fluidité.
On y regarde Les Experts en mangeant de l’abenkwan.
On trouve des policiers exaspérés dans un village de l’arrière pays, brandissant désespérement leurs téléphones portables à la recherche d’un peu de réseau, pour prévenir leur épouse ou leur mère qu’ils ne rentreront pas ce soir – ici, les confessions viennent avec les effets du vin de palme.
On rencontre des trentenaires débonnaires qui se charrient en pidgin après une journée de travail en anglais.

Il faut d’abord saluer le remarquable travail de Sika Fakambi, dont la traduction virtuose permet une telle jubilation :

 

Subvertie, rabelaisienne et caméléon, la langue de Nii Ayikwei Parkes ne ressemble à aucune autre. Elle porte à la fois son histoire personnelle, puis celle de son pays, puis celle d’un continent, pour finalement se fondre dans la grande marche du monde. Ce n’est pas le regard documentaire de la littérature diasporique, qui fige et admire son sujet à la manière des lépidoptéristes.

 

C’est ce qui justifie le (excellent) choix de ne pas inclure de lexique, ailleurs que sur le site de l’éditeur :

Lecture


Pour Sika Fakambi, c’est un livre écrit de l’intérieur : « Les ghanéens et les béninois se reconnaissent dans Notre Quelque part. On a l’habitude de regarder l’Afrique d’un point de vue occidental, presque scientifique. Mais Nii Ayikwei Parkes n’est pas dans cet imaginaire africain fantasmé. Il a un pied dans les racines, et l’autre dans la modernité. »

C’est pourquoi Notre Quelque part est, comme son nom l’indique, à la fois géolocalisé et complètement pétri d’ailleurs. C’est ce qui le rend à la fois familier et dépaysant – délicieux.

Le site de Nii Ayikwei Parkes

 


 

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