Non, prendre des selfies ne tue pas

L'actualité numérique Mercredi 26 mars 2014

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Non, prendre des selfies ne tue pas
Tendre le bras pour se tirer le portrait avant de l'envoyer sur les réseaux : la manie du moment suscite toute sorte d'histoires, relayées par les médias. La dernière en date est la terrible tentative de suicide d'un jeune homme addict aux selfies. Une anecdote à prendre avec un maximum de précautions.

 

C'est la manie du moment: le selfie -ou "la" selfie d'ailleurs, puisqu'il y a débat.

Vous l'avez certainement déjà constaté, anonymes, starlettes, président, clébards, chats évidemment… et même Jean-Marc Ayrault et le pape: ils s'y sont tous mis !

Dans ce même mouvement enthousiaste et quasi extatique d’extension du bras, portable vissé à la main et sourire niais, l’humanité tout entière semble enclencher frénétiquement la fonction photo des smartphones pour obtenir le sacro-saint selfie, autoportrait proclamé de cette ère connectée.

"Un addict aux selfies tente de se suicider pour ne pas avoir réussi à prendre la photo parfaite"

Tout a été dit sur cette pratique, une étude sociologique et visuelle de grande ampleur, très graphique, a même été réalisée.

Mais le 23 mars dernier, une nouvelle anecdote bien plus glauque est venue compléter ce tableau: l'histoire d'un jeune homme qui aurait tenté de se suicider pour ne pas avoir réussi à réaliser le selfie parfait.

L'histoire, rapportée en ces termes par le journal anglais The Daily Mirror, raconte ainsi la descente aux enfers d'un jeune garçon de 19 ans, qui s'est fait littéralement aspirer par la spirale de mise en scène de soi imposée par le cérémonial du selfie. A tel point que le besoin permanent de prendre toujours une nouvelle photo de lui, lui a fait progressivement rater les cours... pour finalement ne plus du tout sortir de chez lui.

Le jeune homme prenait jusqu’à 200 selfies par jour avant de commettre cet acte terrible.

J'étais sans arrêt en recherche du parfait selfie et quand j'ai réalisé que je ne pouvais pas [l'obtenir], j'ai voulu mourir. J'ai perdu mes amis, ma scolarité, ma santé et presque ma vie.


 

Un drame qui se finit a priori plutôt bien, puisque l'adolescent est aujourd'hui suivi par des médecins, et n'aurait pas pris de clichés depuis sept mois.

Derrière le selfie, un humain

Cette histoire nécessite d'être analysée avec d'infinies précautions. Pour commencer, elle émane du Mirror, un tabloïd, jamais avare donc en formules sensationnelles. Et en raccourcis susceptibles de nous mener à des erreurs d'interprétation qui seraient dommageables, en particulier pour la compréhension des usages auxquels les plus jeunes ont abondamment recours, tels que le selfie.

A la suite d'un fait divers aussi terrible, les observateurs peuvent en effet avoir tôt fait de stigmatiser cette pratique en elle-même. De la même façon que l'on entend parler des "dérives" d'Internet, ou que l'on voit des reportages sur le "rôle" des jeux vidéo dans certaines tueries, ou que la télévision, il y a de ça plusieurs années, a été souvent associée à l'émergence de la violence, les analyses accusant le selfie de provoquer des suicides ne seraient pas surprenantes.

 

Pourtant, sur tous ces sujets, aucun consensus scientifique ne se dégage. Au contraire, des chercheurs, sociologues, psychologues, anthropologues, préconisent d'être très prudents.

Tout simplement parce qu’en se focalisant uniquement sur ces nouvelles pratiques, Internet, les réseaux sociaux, ici les selfies ou la télévision y a quelques années, et en leur imputant tous les maux, on risque fort de manquer l’essentiel. A savoir que derrière ces usages, qui peuvent effrayer du fait de leur nouveauté et donc de leur étrangeté, il y a des humains. Au comportement tout ce qu’il y a de plus banal et aussi, parfois, de plus tristement banal aussi. Pour cette raison, les nouvelles pratiques citées ci-dessus peuvent aussi, c'est vrai, être le support de drame. Mais le raisonnement se fait dans ce sens, et non l'inverse.

Par exemple dans le cas du jeune homme cité par The Daily Mirror, il est clairement établi que l'obsession du garçon pour les selfies découle d'une déception, à la suite d'un casting de mannequinat râté.

Attention aux amalgames

Pour éviter les interprétations hâtives qui nous empêcheraient d'appréhender les nouvelles pratiques qui émergent sur Internet ou ailleurs, un anthropologue canadien, Jocelyn Lachance, a décidé d'en discuter d'abord avec les principaux intéressés: les adolescents. Afin de déterminer les effets de ce drôle de culte de l'image sur eux. Il en a d’ailleurs fait un bouquin, Photos d'ados à l'ère du numérique.

Il en conclut que loin d'être en soi nocifs, ces usages permettent aux jeunes de créer de nouvelles façons de rentrer en contact. S'ils peuvent s'avérer excessifs et nécessitent un encadrement de l’adulte -tout comme les comportements dans la vie hors écrans-, ces usages reflètent avant tout réflexes et des besoins tout ce qu’il y a de plus normal:

 

Donc encore une fois, de la modération en toute chose, même sur Internet !

Andréa Fradin


 

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