Narcos mexicains : le poke qui tue

L'actualité numérique Lundi 07 avril 2014

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Narcos mexicains : le poke qui tue
Au Mexique, la guerre des cartels se déplace vers le numérique. Un chercheur américain a même inventé un mot pour ça.

 

Le rituel est immuable : un corps décapité, démembré, et un message, gribouillé sur un bout de carton ou badigeonné sur un drap, comme un avertissement à la police, aux médias, et à tous les autres. Bienvenue au Mexique, où la guerre des cartels fait toujours des dizaines de milliers de morts.

Aussi brutal soit-il, c'est un conflit de son temps, jamais à la traîne de la technologie. Ultra-connectés, les parrains de la drogue ont récemment pris le pli des réseaux sociaux, à tel point qu'il existe désormais un mot pour désigner leur "communication" en ligne : les narcomedia, un néologisme qu'on doit à Paul Eiss, un professeur d'histoire et d'anthropologie de l'université Carnegie-Mellon de Pittsburgh. Dans une interview à The Verge, il explique qu'il s'agit de "la face sombre de la révolution Facebook".

Il cite notamment l’exemple d’Arturo Beltran Leyva, un trafiquant abattu en 2009, et dont le cadavre s’est retrouvé rapidement exposé sur Internet, aussi bien du côté des cartels que de celui de la police. Vous objecterez en disant que ce n’est pas tout neuf, que les vidéos d’exactions en Tchétchénie nous traumatisaient déjà sur Liveleak il y a dix ans, et qu’Al-Qaida n’a pas découvert le pouvoir de YouTube hier.

La différence, c’est qu’au Mexique, les narcomedia ne servent pas qu’à communiquer.


Double sens

Pour combler le vide laissé par des médias traditionnels paralysés par la peur, des non-journalistes ont progressivement repris le flambeau, pour documenter les exactions des cartels. Le Blog Del Narco, actif depuis quatre ans, est ainsi devenu l’un des sites les plus visités du Mexique en publiant des photos non expurgées des atrocités commises par les trafiquants.

Des "communautés de dénonciation" se sont structurées sur Twitter, certains ont entrepris de géolocaliser la violence sur des plateformes collaboratives comme Wikinarco. Et c'est loin d'être sans risque. En 2011, les Zetas, l'une des plus puissantes organisations criminelles mexicains, ont laissé pendre deux cadavres sur la passerelle d'un pont de Nuevo Laredo, avec un avertissement clair à destination de leurs ennemis numériques. 

A la différence de Chicago, où Twitter et Instagram font monter la pression entre gangs rivaux, les narcomedia mexicains sont à double sens : ils appellent de nouveaux réglements de comptes, mais ils catalysent aussi les voix qui s'élèvent contre la violence. Attention aux balles perdues.

Olivier Tesquet


 

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Photo Flickr CC BY-NC-ND 2.0 aziritt

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