Narcisa

Les lectures Lundi 12 mai 2014

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Narcisa
Cigano est accro à Narcisa. Narcisa est accro au crack. De cette spirale infernale de désir et de manque, personne ne sortira indemne. A commencer par le lecteur. Aux facilités sentimentales de l’amour rédempteur, Jonathan Shaw préfére la longue agonie de l’espoir.


Cigano, à qui Jonathan Shaw prête sa voix pour Narcisa, est un gitan, un « vagabond, enfoiré, marginal ».
Un ancien brigand rangé des voitures qui retourne à Rio se reposer d’une vie houleuse. Il aime la compagnie des putes et des voyous, et c’est un soir de flâne dans les quartiers interlopes qu’il tombe sur Narcisa.


Narcisa est une prostituée mineure, une beauté fatale : « avec sa peau claire et ses airs délurés, sa jeunesse vibrante et son charme d’enfant du pays, Narcisa entrait dans la catégorie a plus chère des call-girls de luxe ; la classe supérieure destinée essentiellement aux touristes blancs, ces gringos qui fréquentaientles palaces de Copacabana et d’Ipanema. »


Narcisa, qui jure et se défonce comme un homme ; Narcisa qui blesse autant qu’on l'a blessée, dans une enfance esquintée par les abus sexuels et les violences physiques.

Narcisa et Cigano : deux épaves ravagées par les excès, la pauvreté et la démerde. C’est assez pour nouer une relation cahotique, une histoire aux confins de l’amour et de la haine.

 

L'anti Pretty Woman

Pour sauver cette enfant dévastée et frigide, Cigano va s’enfoncer dans le dédale poisseux des favelas et frayer avec des dealers armés. Il devra tenir tête aux vautours méphistophéliques qui s’enivrent du parfum putride des victimes du tourisme sexuel. Il essaiera, enfin, de lutter contre le poison mortel du crack.

 

Il faut s’accrocher pour aller au-delà de la première moitié de Narcisa, qui patine longtemps dans les allers-retour hystériques de son héroïne.
Mais une fois dépassé le portrait fasciné de ce sujet désespérant, le roman s’épassissit. De la fumée jaune des pipes de crack s’échappe le filet implaccable de la perte. En renoncant à l’espoir, Cigano devient un martyr, sacrifié sur l’autel de la passion.

 

L'artiste tatoueur et écrivain Jonathan Shaw

Cette valse infernale, Jonathan Shaw la met en scène en courtes scènes séquencées, fruit de trois ans de notes et de vécu.
Les citations placées en exergue de chaque chapitre, empruntées aux grands noms de la littérature et des textes sacrés, permettent aussi d’élever une prose globalement pauvre.

Et de faire plaisir, au passage, aux collectionneurs de bons mots (« Baiser, c’est botter le cul de la mort en chantant », Charles Bukowski. Ou « La femme malade : nul être ne la surpasse en raffinement, lorsqu’elle veut dominer, oppresser, tyranniser », écrit Nietzsche (qui d’autre ?))

Rescapé d’une vie de bourlingue et d’excès, Jonathan Shaw cherche manifestement à hisser du côté des grands maîtres gonzo et des têtes brûlées de la Beat Generation.

Sa carrière de tatoueur culte le justifie, ses amitiés avec Jim Jarmusch, Johnny Depp, Dee Dee Ramone aussi. Sa carrière de marin, son sevrage à 20 ans, son expérience de la Californie psychédélique et borderline des années 70, pareil. Ses ambitions littéraires un peu moins.

Débarrassé de cette gourmandise déplacée, Narcisa reste un bon roman noir, et la chronique désolante des gouffres narcotiques.

 

 


 

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