Lisbonne #4 : les princes du ghetto

Mouv'In Europe (2014-2015) Jeudi 13 août 2015

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Lisbonne #4 : les princes du ghetto
Loin du fado traditionnel et des clubs pour touristes, une nouvelle fièvre électronique s'empare de la capitale portugaise. Ce mélange de bass music et de rythmes africains est né dans les banlieues pauvres de Lisbonne. Rencontre avec DJ Marfox, le chef de file du mouvement.

Marlon a grandi dans le Quinta du Mocho, une banlieue oubliée, à une demi-heure du centre de Lisbonne. A 27 ans, ce fils d'immigrés angolais a déjà son portrait dans le prestigieux magazine musical Rolling Stone.

Aux platines, DJ Marfox pratique un style indéfinissable, un mélange de "ghetto bass" et de rythmes africains : kuduro et kizomba angolais, mais aussi funana capverdien.

Le kuduro est né en Angola à la fin des années 80, nos parents le dansaient dans les fêtes de quartier. Il était considéré comme de la "musique d'immigrés". Dans les années 2000, on a commencer à mixer sur de vieux ordis, avec des logiciels piratés. C'est là que j'ai trouvé mon propre langage : le kuduro de Lisbonne.


 

DJ Marfox dans son quartier © Luis Guita


Inspiré par son prédécesseur DJ Nervoso, Marfox baptise ce style "Batida". Dans son sillage, plusieurs gamins de la cité s'essaient au deejaying. D'abord cantonnée aux fêtes de quartier, leur musique gagne peu à peu les clubs du centre ville.

Avec toujours ce mélange de rythmiques africaines inspirées par leurs racines et de sons électroniques, parfois mâtinés de bruitages de jeux vidéo. 


En 2011, ces DJ et producteurs du ghetto se rassemblent au sein d'un label indépendant baptisé Principe Discos ("disques de princes"). Son cofondateur Jose Moura est disquaire à Lisbonne. Il dit avoir été "totalement soufflé" à la première écoute :

On n'avait jamais rien entendu de tel. C'était complètement nouveau, complètement moderne et même avant-gardiste. On a senti qu'il fallait faire quelque chose pour porter cette musique au Portugal et dans le monde [...] On essaie d'offrir un cadre à ces artistes, de les faire jouer en club ici et à l'étranger, pour qu'ils gagnent un peu d'argent. La plupart d'entre eux ont des conditions de vie difficiles.



Jose derrière la pochette de Nigga Fox, produit par Principe Discos © Sébastien Sabiron


Principe Discos distribue ses morceaux en vinyle et en numérique, dans le monde entier. Malgré tout, parmi la vingtaine d'artistes signés par le label, très peu parviennent à vivre de leur musique. DJ Marfox fait partie des rares élus qui s'en sortent. Il tourne dans les clubs européens, a déjà joué à New York, soutenu par une bonne partie la presse musicale.

Mais pour le jeune DJ, la plus grande victoire est d'avoir contribué à changer le regard des lisboètes sur sa banlieue.

Je me balade au centre ville et je sens que le travail accompli ces dernières années a ouvert des portes. Pas seulement a moi, mais a beaucoup d'autres jeunes. Ils n'avaient pas de porte parole. La manière qu'ils avaient de parler, de se vêtir n'étaient pas perçue comme une identité propre à Lisbonne. A travers cette musique, on a réussi à bousculer ces préjugés. Aujourd'hui les gens du centre ville sont plus ouverts. Il viennent plus facilement vers nous.


 

DJ Marfox chez lui dans le Quinta do Mocho © Sébastien Sabiron


DJ Marfox sortira son prochain EP le 20 août. Toutes les infos sur son Facebook ou sur le Bandcamp de Principe Discos


 

Reportage, photos : Sébastien Sabiron, Luis Guita 
Retrouvez ici notre road-tweet à Lisbonne

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