Les réseaux peuvent-ils être antisociaux ?

L'actualité numérique Lundi 14 avril 2014

Réécoute
Les réseaux peuvent-ils être antisociaux ?
Exit Twitter et Facebook ? Depuis quelques mois, des applications comme Cloak ou Whisper prospèrent sur une promesse à contresens des grands axes de circulation : l'existence de "réseaux antisociaux". Une révolution silencieuse ou un concept fumeux ?

[note au lecteur : cette chronique est garantie sans blagues douteuses sur Trust]

Je l'ai lu ce week-end à travers le fil d'actualité de mon compte Facebook : d'après M (le magazine du Monde), nous serions "à l'heure des réseaux antisociaux". La proposition est aussi séduisante que nébuleuse. Si un réseau antisocial est le négatif d'un réseau social, les deux termes semblent profondément antinomiques.

Calibrée comme un slogan publicitaire, l'expression vient en fait de Cloak, une application qui promet le nirvana de notre génération connectée en permanence : pouvoir éviter de croiser tous les amis sur qui on a pas envie de tomber en allant acheter des patates bio au marché, en se basant sur les données de géolocalisation de Foursquare et d'Instagram.

Le concept tient dans une baseline, "incognito mode for real life", "un mode incognito pour la vie réelle".

Selon M, l'application aurait séduit 100 000 utilisateurs une semaine après son lancement, mi-mars.


A écouter ses créateurs, Cloak serait une idée un peu punk, un doigt d'honneur aux carrefours encombrés que nous fréquentons quotidiennement. Pour Chris Baker, ancien directeur artistique de BuzzFeed, c'est une lame de fond :

Twitter et Facebook sont des ascenseurs dans lesquels nous sommes tous entassés. La mode antisociale est à la hausse.


 

Refus de la conversation

Il n'empêche, on trouve Cloak et son interface proprette sur l'AppStore, bien présentée, bien rangée. D'où cette interrogation légitime : et si l’idée même d’un "réseau antisocial" n’était qu’un argument marketing un peu fumeux, un peu distancié et surtout, suffisamment malin pour surfer sur une vague de défiance envers les réseaux sociaux traditionnels ? Selon l'article de M, nous serions "dans une tendance du repli sur soi".

Chaque jour, des articles et des études nous mettent en garde contre le pillage de nos données personnelles et le démantèlement plus ou moins consenti de notre vie privée. Chiffres à l'appui, on nous vante les mérites de Snapchat et ses photos qui disparaissent, de Whisper et ses confessions anonymes. Et dans ce contexte, Cloak ne fait que combler un vide : c'est un peu l'équivalent du fameux bouton "dislike" que Facebook refuse d'accorder à ses utilisateurs depuis des années. C’est l’assouvissement d’une pulsion réprimée sur les sites communautaires, celle d’être antipathique ou pire, de refuser la conversation.

Pourtant, cet acte de contestation numérique, ce "repli sur soi", sonne faux. Il revient à troquer une application pour une autre, une ergonomie pour une autre. Pour affiner le trait, on peut lire avec profit le philosophe Pierre Zaoui, auteur il y a quelques mois d'un essai recommandable, La Discrétion ou l’art de disparaître.

Plutôt qu’une déconnexion radicale ou un débranchement violent, il prône l’effacement sporadique, le silence spontané, qu’on pourrait résumer par cette formule :  

Se faire discret, c’est abdiquer pour un moment toute volonté de puissance.


 

Et quitte à vouloir jouer les révolutionnaires de velours, c’est bien plus punk qu’un réseau antisocial.

Olivier Tesquet


 

> Retrouvez toutes les chroniques "L'actualité numérique"

> Abonnez-vous aux podcasts : RSS et iTunes

Photo Flickr CC BY-NC-ND 2.0 Steel Wool

Commentaires