Les Nuits de San Francisco

Les lectures Mercredi 21 mai 2014

Réécoute
Dernières diffusions
21/08/14 WeLoveWords
19/08/14 Twittérature
Les Nuits de San Francisco
On aime surtout les nuits pour ce qui les éclaire. Prenez la plume nyctalope de Caryl Férey : son dernier livre fend les ténèbres californiennes comme une flèche enflammée.

Sam est né Sioux, descendant des Oglala massacrés à Wounded Knee le 29 décembre 1890.

 

Trois cent Amérindiens, dont un grand nombre de femmes et d’enfants, abattus dans la neige, au canon et au sabre. Trois cent Lakota désarmés et encerclés par un régiment assoiffé de vengeance après le scalp du général Custer à Little Big Horn.

Cet « Auschwitz américain », épisode traumatique et honteux des guerres coloniales, Caryl Férey le porte au coin du cœur, et l’a souvent pleuré dans les histoires de son enfance.

 

De l'Histoire à l'histoire

Un matin, en vacances à San Francisco, l’auteur de Zulu fume une première cigarette sur le perron de son hôtel. Il est alpagué par un Sioux, ivre mort, qui lui tape un dollar, une clope, n’importe quoi : ils parlent.

« Mon histoire est tellement banale qu’elle ne vaut pas une ligne, dans aucun livre, ni même que je te la raconte. » Faux. Cette épave blessée, sacrifiée sur l’autel des appétits conquérants, Caryl Férey lui offre un personnage, Sam.

Sam vit à Wounded Knee, où il trompe le chômage, la misère et la mémoire meurtrie de ses ancètres dans de la mauvaise gnole. Sur les conseils de son chaman, et pour échapper à une paternité accidentelle, il prend la route, comme des milliers de travailleurs itinérants avant lui. De Flagstaff, en Arizona, il rejoint Las Vegas, où il escalade, sans casque ni sobriété, les poutrelles métalliques des gratte-ciels en chantier. Puis vient la crise des subprimes, et la crise tout court. Sa dérive le portera jusqu’à San Francisco, le terminus des homeless.

« Sam s’était vu un jour dans une vitrine, et il avait eu peur de son allure : où était-il dans ce fantôme ? »
A part un cœur qui bat sous les guenilles et les litres de bière, il ne reste pas grand-chose en Sam du beau guerrier lakota lorsqu’il rencontre Jane à la tombée du jour : « La lune brillait dans les flaques mais ses yeux étaient éteints, des draps défaits et sans amour », constate Sam, désemparé par le coup de foudre.

 

Wounded Knee (littéralement « genou blessé ») résonne douloureusement chez la jeune femme : elle porte une prothèse hydraulique en acier à la place de la jambe. Ces deux héros blessés traverseront ensemble les fulgurantes Nuits de San Francisco.

Le roman est court, mais bicéphale - il raconte successivement cette rencontre  de la dernière chance du point de vue de Sam, puis de Jane. Ce très léger dédoublement, qui force et charpente le caractère implaccable de l’histoire, est un procédé simple, mais percutant.

 

« Jane aussi se méfiait. Du destin, des blessures mal cicatrisées, des chevaux de feu qui vous passent sur le corps ». Comme deux bêtes sauvages reniflant les plaies de l’autre, Sam et Jane vont croiser leurs routes dans la nuit silencieuse du parc Bellavista.
Ce sera, au choix, une dernière fuite, une dérive ordinaire ou le baiser brûlant de deux profonds chagrins.

 

 


 

Photo : Salomé Kiner

Retrouvez toutes les chroniques de Salomé Kiner

Suivre Salomé Kiner sur Twitter

Abonnez-vous au podcast : RSS et iTunes

 

 

 

Commentaires