Les mille et une Nuits Sonores

La Pop au carré Vendredi 30 mai 2014

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Les mille et une Nuits Sonores
En attendant les vétérans Kraftwerk dimanche soir, le festival electro lyonnais nous accompagne déjà dans nos nuits blanches, plus sonores que jamais : Grandmaster Flash, Darkside, Brian Jonestown Massacre, Discodéine, Laurent Garnier, Benjamin Damage.

 

Vendredi 30 mai 2014 : Abschaum, Konstantin Sibold, Gold Panda, Floating Points...

On est à une semaine des commémorations du 6 juin, et les Nuits Sonores démarrent leur vendredi avec une belle affiche franco-allemande. Commençons par Abschaum. Un nom allemand (traduisez par "racaille" ou "paria", ce qui met en joie) mais un artiste lyonnais, Chris Poincelot de son petit nom, guitare-synthé, tatouages pleins les bras.

 

 

Ppur produit new-wave ressuscité en 2014, le Lyonnais dit avoir grandi avec le plus sombre de la scène ouest-allemande des eighties, DAF ou Einstürzende Neubauten. Ca se sent un peu. Tout dépoilés que nous sommes par le soleil qui tape, on ne se poile pas beaucoup face à Chris. Ici il parle aussi de Nirvana. Des références qu'il évacue en chantant depuis peu en français. "Donne-moi la main qu'on en finisse, se réveiller demain et oublier que nous sommes tristes." Pan dans la tête !

 

 

On croit repérer un temps l'intro de Calling Elvis, évidemment on a tout faux. Point de Dire Straits dans cet univers. Abschaum transforme la mélodie. On finit presque face à un organiste de cathédrale. Même la salle 1960 de la Sucrière peut prendre des airs de nef. 

L'Allemand maintenant : Konstantin Sibold est natif de Stuttgart, mais c'est bien sur le label lyonnais Caramelo qu'il a sorti trois maxis. On l'avait croisé aux Transmusicales en plein coeur de la nuit, on le retrouve aux Nuits Sonores en milieu d'après-midi. Le set s'adapte à tout.

 

 

Avec la fatigue qui commence à se faire sentir, faites le test : fermez les yeux et vous n'aurez plus aucune idée de la pendule. On bascule dans un monde de clubbing délicieusement crasseux, dans un film de gangsters à gros bras, migraineux s'abstenir.

 

 

Konstantin, lui, sourit. Un bel éclat blanc sur ce visage de comte Vronski. Il pose ses galettes et danse avec les mains, à mille lieues du sombre héros de l'hier qu'était LB aka Labat. On remet ce vendredi le curseur en mode fêtard. Un peu de nerf ! Il reste trois nuits, on n'est loin d'avoir fini les fûts.

Et encore, niveau ambiance, ça n'est rien par rapport à l'hystérie Gold Panda. Le Londonien, monsieur tout le monde à tee-shirt noir et barbe à la mode, déclenche des cris suraigüs dès son entrée en scène. Cris répétés de longues minutes durant, tout le long de son set en réalité. Gare à vous si vous êtes prêts des barrières. Comme dans le temps avec Tom Jones, mais sans déhanché aucun.

 

 

Mais tout ça ne suffit pas à couvrir le son, net et efficace, du DJ, qui sait mieux qu'aucun autre faire monter la sauce tranquillement avant de balancer les beats qui font sauter l'audience. Les taches de Rorschach pixellisées projetées en arrière-plan laissent songeur, mais on ne va pas chipoter pour si peu. Les pandas sont tellement choux, il ne fait pas exception. Mais dans ce zoo de Beauval des Nuits Sonores, c'est lui qui nous jette à becqueter. On tend la patte bien volontiers.

 

 

Si vous l'avez manqué, il va falloir cavaler pour le rattraper : Irlande, Angleterre, Italie, Luxembourg, le bonhomme mixe le mois prochain à travers toute l'Europe. Et en juillet ? Tournée américaine ! Etonnant qu'on n'ait pas encore inventé le terme d'electro-star.

La vie est un conte de fée. C'est frappant ce soir, à l'approche de minuit, dans la halle 2 de l'ancien marché de gros. Une licorne vole au dessus des volutes. Elle est rose, elle est belle, elle est en baudruche (mais ne cassez pas mon rêve). Je me sens le coeur d'une jouvencelle, pa-dam pa-dam pa-dam, pouls boosté par les stroboscopes, quand les basses me gonflent les muscles. Et là, sur scène, ce jeune blond qui, de son piédestal, semble pouvoir triompher de tout, n'est-ce pas le prince charmant ?

 

 

Ah ? On me signale dans l'oreillette qu'il s'agit de Floating Points. Drôle de nom pour un prince. Maintenant que vous me le dites, il ressemble davantage à un boyscout premier de la classe qu'à un cavalier romantique. Pas de hasard : il l'est. Sam Shepherd, le Londonien qui se cache derrière le pseudo, est en effet chercheur en neurosciences, en passe d'obtenir son doctorat à UCL.

 

 

Est-ce celà qui lui donne ce réel charisme ? Peter Parker n'est-il pas métamorphosé quand il enfile son costume d'homme-araignée ? Sam -Floating Points- Shepherd est du même sang. Une aura qu'il diffuse à la foule, bras en l'air, dansant pour lui. Nous voilà engloutis.

 

Jeudi 29 mai 2014 : Bob Log III, Pethrol, LB aka Labat, Discodeine et Grandmaster Flash (enfin presque)

On se disait : après la soirée d'hier, finie à 4h du mat' dans une foule déjà saoule (qu'est-ce que ce sera dimanche ?), autant reprendre ses esprits en douceur. Alors un petit tour par Mini-Sonore, le festival adapté pour les enfants. Ce jeudi, c'est Bob Log III qui joue. Comme on n'a vu ni le 1er, ni le II, on n'a rien compris. Mais il semblerait que ce soit normal.

 

Bob Log III, sorte de Daft Punk (pour le casque secret) accouplé avec Johnny Cash (pour le blues à voix caverneuse), a fait le déplacement depuis Chicago exprès pour chanter devant les minipouss. Pas ingrats, la plupart d'entre eux se régalent, sautillants et dansants. "Do you know something about banjo ? I hope not !"Les mômes ne captent rien mais ça n'a pas d'importance. Reportage complet sur le festival Mini-sonore en cliquant ci-dessous :

 

Quand on lui demande s'il connaît des mots en français, il répond d'abord "sanglier" puis "péage". Cet homme-orchestre, batteur, guitariste, bassiste, est complètement fou. Son dernier album s'intitule My Shit Is Perfect. On ne traduira pas, il y a des enfants dans la salle.

Dans le tram qui nous mène vers Villeurbanne, on manque de mourir piétiné. Il faut savoir faire un petit effort si on veut vivre les Nuits à fond : la programmation de ce jeudi est éparpillée dans l'agglomération. Dès 21h, on nous annonce "une orgie" à l'ancien Garage Citroën (comprenez simplement une longue file d'attente), alors on opte pour le Transbordeur, plus au Nord. On y retrouve le duo Pethrol, déjà adoré au dernier Printemps de Bourges.

 

"Ca fait un bout de temps qu'on n'était pas venu ici, alors on avait une petite adrénaline." La chanteuse Héloïse joue à domicile, mais elle n'a pas vraiment de souci à se faire. Dès la première chanson, la fosse remue, une fan connait les paroles par coeur. "C'est une grosse surprise, ça fait vraiment du bien." C'est elle qui nous fait du bien, son chant enveloppant entrecoupé de cris contondants, et la batterie que Cédric, son comparse, malmène à merveille.

 

 

Le mois prochain ils joueront près de Berlin, au Fusion Festival, avant quelques dates en Suisse. Le millésime 2014 est une plutôt bonne année pour cette paire-là. "Pour un groupe qui n'a qu'un peu plus d'un an, c'est vraiment classe", se félicite Guillaume, le manager. Rendez-vous au Stade de France.

On change de salle, toujours au Transbordeur, et on s'offre un bon vieux DJ-set à l'ancienne. LB aka Labat, c'est son nom complet, vient d'Alsace, et il s'acclimate sans mal au public rhone-alpin. Quelques vinyles, pas un regard, le strict nécessaire et ça marche.

 

 

C'est du minimal, mais pas minus. Les corps s'émeuvent, la bière n'éclabousse pas encore. On y vient doucement. Pas évident d'exister, quand on mixe au même moment que les poids-lourds d'à-côté.

Qui ça ? Bah ! A votre avis... Une team approuvée par mister Pedro Winter en personne. Un duo d'ancien qui vous poppifie l'electro sans se vautrer et sans compromis. Un groupe qui mériterait une place à vie dans les pages "Où est le cool" des Inrocks. Mais oui ! C'est Discodeine !

 

 

Ils sont venus avec un copain batteur. Et pourquoi pas ? Dans la pénombre, ils se retrouvent, et plus personne ne s'essaie à aller chercher un verre au bar. On reste face à la scène, on baisse la tête, et on sent les vibrations des basses qui remontent notre corps. Empare-toi de moi Discodéine, et j'oublierai que tu n'as rien de disco, ni de codéiné. Tu es bien vivant, et nous aussi, par conséquent.

Grandmaster Flash aussi est en pleine forme. A 56 ans, ce natif de La Barbade (comme quoi, 'y a pas que Rihanna) est de passage en France, et comme il a bon goût, il a choisi les Nuits Sonores pour poser son scratch. On aurait bien aimé le voir, au DV-1, mais il nous a confirmé le matin-même sur Twitter ce que tout le monde, dans le festival, nous disait déjà : c'est complet !

 

 

Forcément, une légende de cette envergure, fondateur du hip-hop, dans ce club pas bien large du centre-ville, c'est le genre de plan qui nécessite de se lever tôt. Tant pis Grandmaster, on se reverra quand tu seras devenu Arrièregrandmaster !

 

 

Mercredi 28 mai 2014 : Nyco, De la Montagne, Benjamin Damage, Darkside, Black Lips

Ca commençait plutôt mal : la première chanson entendue en arrivant à Lyon, c'était L'air du vent, la B.O. de Pocahontas, dans les enceintes d'un fast-food. On a connu meilleurs auspices. Et puis à bien y réfléchir, c'est un Disney plein d'amour. Alors on a eu envie d'ouvrir grand notre coeur. Viens par là Cupidon ! Jette ta flèche ! Mais oui, sur Nyco, pourquoi pas ?

 

Nyco, Nicolas dans le civil, prononcez "Naïco" quand il se dresse derrière ses platines. C'est à ce Lyonnais qu'incombait la difficile mission d'inaugurer les Nuits, sous le grand soleil de 18h. Public clairsemé, mais qu'importe : il balance la sauce, jonglant entre les styles, mixant Pierre Henry avec une lecture de Proust, une onde simili-bouddhiste avec des gémissements de sylphide.

 

 

"J'ai horreur de faire des sets linéaires, monotones. C'est délicat, les warm-up, mais c'est l'une des places les plus importantes dans une soirée. Et ce qui est cool, c'est que c'est à toi de mener les gens vers la danse, alors tu peux te permettre des mix un peu plus expérimentaux, plus ouverts." Il sait de quoi il parle, avec sept ans comme DJ sous sa casquette panthère.

Le quartier de la Confluence se remplit peu à peu. Sous la grande halle de l'ancien marché de gros, De la Montagne fait bouillir notre thermos intérieur. Camille, la blonde incendiaire (repérée par Nico Prat dans son récent tour de France pour Monte le Son) nous chante, voix suave, qu'elle veut passer une "night with you". Alto Clark bastonne ses percus en signe d'approbation.

 

Pourquoi "De la Montagne" ? Parce que c'est le nom de leur pizza préférée, parait-il. Il faudra nous fournir l'adresse. Toujours des Lyonnais, en tout cas. Un duo formé à la sortie des Beaux Arts, et qui mélange ici habilement le rock et l'electro, le métallophone, la guitare et le synthé.

 

 

"La prochaine chanson s'appelle "Escalader la montagne" et ça parle d'escalader une montagne." Le naturel de l'artiste est désarmant. "Et après qu'on l'a escaladée, plus rien n'est comme avant." Comme, peut-être, après qu'elle a chanté. Au premier beat, elle se met à bondir.

Beaucoup moins de séduction chez Benjamin Damage. Conseillé dernièrement sur le Mouv' par Laurent Garnier, voilà que le Gallois se retrouve à jouer quelques heures avant lui. Mais pas tout seul. Ben s'est adjoint les services d'un compatriote, Doc Daneeka, néo-Berlinois maître de la house.

 

 

Le duo offre un mix boum-boum-boum qui accélère le pouls et hypnotise l'esprit. Benjamin connait bien son docteur : ils oeuvraient déjà ensemble en 2012, pondant l'album They Live, et si leurs chemins bifurquent parfois, ils se retrouvent toujours. C'est un DJ a quatre mains qui enchaîne les disques.

 

 

On plonge vers le technoïde. Les puristes seront dans la halle n°2 ce soir. Eloignez grand-mère. D'autant que la foule afflue à l'entrée.

C'est presque l'émeute quand arrive l'heure de Darkside. "Poussez pas !", s'énerve un agent de sécu, qui peine à maintenir les barrières debout. Un talkie-walkie se met en marche : "Il me faut du renfort, il y a des types qui escaladent la pallissade des toilettes !" Les Darkside n'en sauront rien, ils assurent le spectacle devant une marée humaine surconquise.

 

"Du bon son", "des visuels incroyables, des musiques incroyables". Malgré des cieux cléments, les compliments pleuvent sur Nicolas Jaar et Dave Harrington. Les deux New-yorkais nous ont réservé une place dans leur fusée lunaire. Et ça grimpe, et ça grimpe ! La house tonne, nous n'avons pas de problème.

 

 

Des rayons lasers fusillent le hangar. On n'a même pas envie d'aller se resservir une bière. C'est magnétique, impossible de quitter la fosse. Nos jambes sont scellées au sol, notre tête est en apesanteur.

"C'est nous qui jouons la musique électronique d'origine !" Ouh là ! Jared, le bassiste des Black Lips lance un pavé dans la Saône, au micro de Laura Leishman. "La première fois qu'Elvis ou Chuck Berry ont branché une guitare, ça a rendu les parents et les enfants complètement barjos. Et c'était de l'electro puisqu'il y avait de l'électricité dans ces guitares."

 

On dirait bien qu'il y a des rockers dans la salle ! C'est la force des Nuits Sonores : ne pas se limiter à un genre mais au contraire ouvrir les portes et laisser entrer la crème de la crème de chaque famille. Ce jeudi, nous aurons droit à Grandmaster Flash, l'un des inventeurs du hip-hop. Et samedi Anton Newcombe rameutera son Brian Jonestown Massacre, tandis que Lee Ranaldo, sans Sonic Youth, écartera encore un peu les murs. La fête ne fait que commencer.

 

Que faire après le concert ? Un bon jeu vidéo made in Lyon ? On vous conseille Dishonored.

Lyon, c'est une smart-city, et pas seulement parce qu'elle accueille des smarts festivals. La preuve par là.

 


 

Toutes photos, sauf twitter : Augustin Arrivé

 

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