Les Etats-Unis pleurent leur Internet

L'actualité numérique Mercredi 21 mai 2014

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Les Etats-Unis pleurent leur Internet
Une agence gouvernementale est accusée d'avoir tué Internet. Plus exactement d'avoir mis à mort le concept de neutralité du net. Mais qu'est-ce que ça veut dire, exactement ?

 

Voilà des mois que les Américains, ou en tout cas ceux qui suivent l'actu du numérique, sont unanimes (ou presque): "la neutralité du Net est morte" aux Etats-Unis. Mettant ainsi carrément en péril, à en croire certains, l'intégralité du réseau en tant que tel.

La neutralité, socle d'Internet

La neutralité du Net, c'est un principe présenté comme fondateur du réseau. L'un de ses piliers. Qui dit que tous les contenus qui circulent dans les tuyaux, des serveurs du site sur lequel vous allez, aux câbles sous-marins jusque dans votre box et votre ordinateur donc, doivent être traités de la même façon. Et ce qui que vous soyez, où que vous alliez chercher votre bonheur, et quelqu’il soit d’ailleurs: images d’animaux à la con, musique, porno; tout doit circuler de la même façon dans les artères du Net. 

Concrètement, ça veut dire par exemple que si vous avez une idée révolutionnaire, susceptible de concurrencer un géant comme Google, vous n'avez pas à demander d'autorisation pour la balancer sur le réseau. Ni à l'Etat, façon Minitel, ni à Google donc, ni même à Orange ou à Free, qui sont les tenanciers des infrastructures du réseau, ceux qui vous proposent des abonnements pour y accéder. De même, si votre idée sort de l'ordinaire (dans la limite certes de la loi, on y reviendra), vous pouvez l'exprimer sur Internet.

Le genre de choses que l'on trouve librement sur Internet...

Internet à deux vitesses

Or cette neutralité, une agence américaine, la FCC, sorte de gendarme des télécommunications, est accusée de l'avoir mise à mort. Elle vient en effet d'adopter des règles qui permettent aux opérateurs, équivalents américains d’Orange, de Free et compagnie donc, de faire payer les sites (Facebook ou Google, pour ne citer que les plus gros) afin qu'ils puissent faire arriver plus vite leur contenu chez les internautes américains, sur leurs ordi ou leurs téléphones donc.

De deux choses l'une pour les fournisseurs de contenu: soit il s'agit de mastards de la Silicon Valley, avec de l’argent à gogo, qui peuvent payer pour s'assurer une voie royale, sorte d'e-autoroute à six voies ultra rapide, pour balancer leurs contenus à leurs utilisateurs. Au hasard, un Netflix, la plateforme de films et de séries en streaming.

Soit il s'agit au contraire de petits services, de start-ups qui viennent de se lancer, et qui n'ont pas un rond: elles ne peuvent donc pas payer les opérateurs pour accélérer et améliorer leur service et se retrouvent de fait avec une qualité de service moins bonne que leurs concurrents déjà bien établis.

Une différence de traitement qui est synonyme de fait d'une mort de la neutralité du Net, selon les partisans du concept qui appellent les Américains à réagir en inondant l'agence américaine responsable de mails et de remarques, dans le but de la faire changer d'avis. Les règles que la FCC vient de proposer ne sont en effet pas définitives, ouvertes à consultation, et peuvent donc évoluer -même si beaucoup redoute qu'il soit déjà trop tard.

Une coalition de gros bonnets du web comme Amazon, Microsoft ou Google, qui présentent comme défenseurs de la neutralité du Net (alors que c'est loin d'être toujours le cas) ont déjà envoyé une lettre à l'agence pour dénoncer sa décision.

De son côté, le boss du gendarme des télécoms, dans le viseur, tente de calmer le jeu. Il assure que les deals passés entre opérateurs et sites devront être sérieux. Et qu’un Internet correct, de base, sera assuré quoiqu’il arrive, même dans le cas de sites qui ne peuvent pas payer.

Au fait, pourquoi c'est grave ?

Pourquoi une grande majorité du secteur numérique s'alarment de cette fin de la neutralité ? 

Déjà, pour des raisons économiques. Comme on le notait plus haut, ne pas garantir de neutralité dans le Net pourrait empêcher un service nouveau d’être au même niveau qu’un Google par exemple. C’est déjà le cas de fait, Google est le Goliath du secteur, mais cela ajouterait une barrière à l’entrée susceptible de tuer dans l’oeuf... précisément un éventuel futur Google. Ce qui n'inciterait donc pas cette innovation hors cadre, hors institution, si spécifique à l'imaginaire du web.

Mais au-delà de ces considérations très business, garantir que tout le monde peut s’exprimer et accéder, en parallèle, à tous les contenus ou presque, revient tout simplement à garantir la liberté d’expression en ligne. Et à ne pas transformer Internet en télévision, où les internautes ne pourraient que consulter ce qu'on leur propose.

Alors bien sûr, et les sceptiques ne manquent pas de le rappeler, Internet aujourd’hui est loin d'être 100% neutre. En Chine ou en Iran bien sûr, où tout un tas de contenu est banni, mais aussi en France, où la consultation et la création de certains contenus sont illégales.

Mais les partisans de la neutralité du Net estiment que ce n'est pas une raison pour ne pas s'efforcer de garantir autant que possible ce principe. Et que l'adoption de ces nouvelles règles aux Etats-Unis risque fort d'ajouter une pierre de plus, massive, au mausolée de la neutralité du Net, déjà bien entamé. Pour eux comme pour d’autres d’ailleurs, puisque cette orientation risque d'être suivie dans d’autres pays.

En Europe, le Parlement vient par exemple de voter en faveur d'un texte plutôt favorable à une protection de la neutralité du Net. Mais ce dernier doit encore être validé par le Conseil européen avant de s'imposer aux 28 Etats-membres, dont la France.

Et le processus est loin d'être gagné: rien qu'au Royaume-Uni, le gouvernement a fait savoir qu'il s'y opposerait, car le texte ne leur permet pas en l'état de bloquer librement l'accès aux contenus qu'ils jugent illégaux...

Andréa Fradin


Crédit photo : "Guarding the tomb" Paternité Certains droits réservés par Davidlohr Bueso 

Son: "God Is Dead?" par Black Sabbath

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