Last Exit to Brooklyn

Les lectures Lundi 20 janvier 2014

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©Assi Joseph Meidan
Contemporain de la Beat Generation mais étranger à sa spiritualité hédoniste, Selby captait dans ses romans le Brooklyn des dockers et les rouages noirs de la psyché humaine.

 

Georgette aime Vinnie qui n’aime personne d’autre que lui. Tralala exhibe son énorme paire de seins contre une poignée de dollars. Harry bat sa femme pour oublier qu’il préfère les hommes, mineurs si possible. Ces personnages en perdition ont en commun, sinon la perdition, un même décor populaire – le Brooklyn ouvrier des années 60’. C’est le début de la guerre de Corée, les dockers sont pauvres, les cafés se servent arrosés et les bières se comptent par litres au comptoir de bars crasseux. D’ailleurs, on y fait toujours la même chose : s’insulter et s’escroquer.

Un auteur radical

Hubert Selby Jr. est mort en 2004. On l’a souvent copié. On a voulu l’assimiler à des écoles qui ne sont pas les siennes. Lui s’était contenter de déclarer, lucide : « J'ai choisi d'être un écrivain sérieux. Je dois accepter les conséquences possibles de ce choix, à savoir : manquer d'argent et ne pas être reconnu... »

 

Sa seule référence avouée, c’est Beethoven. Mais les choix typographiques, l’absence de ponctuation et les paragraphes fleuves de Last Exit to Brooklyn rappellent plutôt les improvisations hallucinées du free-jazz. Un mal nécessaire lorsqu’il s’agit de rendre compte de la violence des pulsions humaines, aussi abjectes soient-elles : son écriture embrasse dans la même phrase la crasse et le désespoir.

Du viol collectif d’une prostituée au passage à tabac d’un pervers pédophile, certaines pages sont presque insoutenables. Plus qu’une lecture, on fait avec Selby une expérience de lecture. D’ailleurs, Last Exit to Brooklyn a fait scandale lors de sa parution en 1964. Interdit en Italie, jugé pour obscénité en Angleterre, il fut progressivement traduit dans 12 langues, prouvant par le nombre la puissance de l’impact. En 74 ans d’une vie difficile, abimée par la tuberculose et l’addiction à l’héroïne, Hubert Selby Jr. a transcris, livre après livre, une forme de cruauté à l’état pur qui ne permet aucune issue morale. Qu’elle s’applique à soi ou aux autres, elle scrute les angles de ces corps qui n’ont que la peau sur le cœur.

Les personnages de Last Exit to Brooklyn s’abiment énormément. Ils font et se font du mal, physiquement et moralement. Mais rien n’est assez fort pour faire oublier la misère – matérielle et affective – qui les entraine dans la chute.

« Merde à la fin. Elle lui flanqua un grand coup de bouteille sur la tête. Elle lui fit les poches et se tira. Elle sortit le fric du portefeuille qu/elle balança. Elle le compta dans le métro. 50 billets. (…) Lenfoiré. J/aurais dû le cogner beaucoup plus. Pour 50 misérables billets bavard comme une pie ou chaispasquoi. » Ainsi parle la jeune prostituée, quelques heures avant d’échouer au fond d’un terrain vague, victime à son tour de la violence des autres.

A la même époque, la Beat Generation vantait les grands espaces et la nouvelle humanité. Dans les vies confinées de ses anti-héros, Hubert Selby Jr. traque la part sombre de cette utopie.

 


 

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