Ladyland

Les lectures Lundi 16 juin 2014

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Ladyland
Entre post-féminisme et riot-girls: "Ladyland", précieuse anthologie de 25 auteures américaines (presque) inédites en France.


Elles sont, ou ont été strip-teaseuses, go go danceuses, travailleuses du sexe et livreuses de pizza. Elles boivent et se droguent comme des hommes. Elles écrivent des poèmes punk. Elles défendent la culture queer et s’auto-proclament « junkies, écrivaines en herbe, artistes et autres putains rock’n’roll. » (Chris Kraus, cinéaste et écrivain).

Dans chacune des 25 nouvelles de Ladyland, anthologie de littérature féminine américaine, elles transforment ces expériences de vie en matière littéraire. Entre l’autofiction et le témoignage gonzo, elles sont le pendant méconnu de Bukowski, Burroughs, Selby ou Hunter S. Thompson.

 

 

Leur vie : une oeuvre

Mais à l’image de ce Panthéon grunge, les dirty girls de cette anthologie viennent en package : leur biographie éclaire leurs textes. Difficile de savoir qui, de l’œuvre ou de la vie, sublime l’autre.
Le quart d’heure groupie de Mende Smith (Pour l’amour des Who), remake sans glam’ d’Almost Famous, prend tout son sens à la lumière du réel : née en 1973, Mende Smith, qui a quitté le collège a quatorze ans, élève aujourd’hui seule ses trois enfants (et son chat Tzahziki) dans le quartier coréen de Los Angeles : « tel est le prix à payer pour passer l’épreuve du temps », conclut, lucide, sa narratrice.

Pareil pour le récit poignant d’Antonia Crane : Elle ne respire plus commence par une passe à 300 dollars : « j’avais besoin de fric pour me rendre auprès de ma mère qui venait de subir une chimio et une radiothérapie, alors je l’ai accompagné : capote, deux minutes de sexe – de quoi payer l’essence, maman. »
La bio d’Antonia Crane (imprimée, comme les autres, en blanc sur fond noir, comme le négatif indissociable de l’image qu’il produit) fait état – outre sa carrière dans l’enseignement – d’arrestation pour racolage et d’une carrière de « danseuse exotique », reprise sur le tard pour « offrir des soins à sa mère, avant de l’aider à se suicider ».

Antonia Crane

Mais ces C.V. bravaches ont un prix : avant la résilience créative, il y a eu, pêle-mêle, des parents alcooliques ou camés, des viols, des addictions précoces, des deuils, des enfances sinistrées, l’arrivée du sida, la solitude urbaine, la prison, l’expérience du racisme et de la xénophobie – l’Amérique dans toute sa violence ordinaire. Difracté en 25 nouvelles, Ladyland en fait le portrait réaliste, drôle et cinglant.

 

 

Il serait néanmoins trop facile de faire de la littérature le projet rédemptoire de ces femmes. Ecrire, pour elle, n’est qu’une des déclinaisons de leur appétit artistique. Conscientes de leur profil hors-norme, ces « ladies » d’un nouveau genre seraient plutôt les voix pugnaces du post-féminisme, tel que le définit Patrice Carrer, directeur de publication, dans l’excellente postface de l’ouvrage.

 

Post-féminisme

Après la lutte politique (les suffragettes et le droit de vote), après la lutte sociale (Simone de Beauvoir et le droit au travail), les post-féministes briguent leur liberté culturelle : pro-sexe, pro-putes, pro-porn, pro-parité et pro-LGBT, elles refusent d’être les pâles génitrices d’une humanité menacée.
Elles ne luttent pas contre le patriarcat, mais plutôt pour une féminité débarrassée de toutes ses entraves, y compris celle du genre.
Elles récusent jusqu’à leur appartenance au féminisme : « si tu te proclames féministe, c’est que, quelque part, tu te sens inférieure », conclut Patrice Carrer en citant Coralie Trinh Thi.

Créées en 2009 par Eric Vieljeux, les éditions 13ème Rue défendent une ligne éditoriale dédiée à des « auteurs extrêmes sous haute tension ». Exclusivement anglo-saxons ou latinos, ils racontent des « odyssées humaines griffées ou griffonnées dans les marges » et prétendent « fournir aux marginaux des récits de référence, c’est à dire des mythes. »
Dans un paysage éditorial largement dominé par les hommes, à commencer par la brochette ultra-testostéronnée du catalogue de la maison, Ladyland est une anthologie « genrée » qui relève à la fois du ghetto littéraire et du geste politique. Le serpent se mord la queue, mais après tout, s’il y a une queue…

 

 


 

 

Photo : Salomé Kiner

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