La Vraie vie de Kevin

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La Vraie vie de Kevin
Baptiste Rossi trempe sa plume dans les cristaux liquides avec "La Vraie vie de Kevin"

 

 

Baptiste Rossi, photo Jean-François Paga

Ce que veulent les gens ? Amour, Argent et Admiration. Le triple A français, le voilà. C’est le constat désabusé d’Antoine Soro,l'un des trois personnages que Baptiste Rossi met en scène dans La Vraie vie de Kevin.
Antoine Soro, la caricature écoeurante du producteur d’émission de télé-réalité dont le cœur s’est noyé sous les litres de vodka fraise-goyave.

Dans son bureau parisien, lorsqu’il décroche du fil d’actu du monde.fr, lorsqu’il n’est pas suspendu au 95-C de sa blonde secrétaire, Antoine Soro imagine ce que la télévision fait de pire : « Mon incroyable brunch », « Golden Cars : le grand défi des voitures », suivi de « On a échangé nos cancers » et « Qui veut euthanasier mon père ».


A force d’échecs et de succès, il s’est fait sa petite idée des mécaniques du désir chez l’animal spéctateur : « les gens veulent voir des gens s’aimer, ils veulent voir des gens gagner de l’argent, ils veulent voir des gens qu’ils puissent admirer. » Surtout, ils veulent avoir le pouvoir. Et c’est bien ce qu’il compte leur donner avec La Vraie Vie de Kevin, sa dernière lubie, son va-tout stratégique.

Le Kevin en question, il est allé le chercher à Villeneuve, un lieu sans forme ni contour, une France « péri-urbaine » et déprimée.
Ce héros post-moderne, sans étoffe ni œuvre, il le place au cœur d’une parodie déformée de pouvoir : En appelant le 3689, les téléspacteurs peuvent influer en temps réel sur la vie de Kevin :

 

 

Pour faire parler tous ces mondes – le virtuel, le télévisuel et le réel, peut-être le plus fou des trois – Baptiste Rossi a puisé dans tous les niveaux de languages qui polluent ou qui fleurissent notre quotidien. Ceux, effrénés, des fils d’actualité, de Twitter à Facebook en passant par le monde.fr. Ils parasitent la pensée des personnages et interrompent sans cesse le fil du roman : « La prof commença mollement son cours en rendant un dix-huit flatteur à Kevin, qui ne leva pas la tête. Xavir Geoffroy aime : Mika. (…) Dans la tête de Kevin des images défilaient au rythme d’un train traversant un bocage quelconque. ».

Il y a la rengaine infernale des pensées urbaines et cocaïnées, véritables transes consuméristes qui mitraillent le lecteur : « Ma vie en raccourci : (…) le champagne, ce yacht à Marie-Galante, les joints, vodka-fraise, Londres, Abercombie, Costes, le Festival de Cannes, « Miss Handicap » (…) oui, je revois toute mon existence, , mon existence comme placée derrière une vitre, dans un musle d’une ville allemande avec un fleuve triste et boueux, je la contemple, et je décide de la liker, comme sur Facebook, parce que ma vie, objectivement, est vraiment formidable. »

 

 

Il y a enfin les descriptions exacerbées des parties de jeux vidéos. Ce sont à la fois la force et la faiblesse de La Vraie vie de Kevin. Baptiste Rossi place sur un même niveau les narrations ludiques des consoles, avec leurs univers immersifs et leurs avatars vraisemblables, et c’est un pari audacieux. On ne peut plus parler de fiction contemporaine sans la considérer dans toutes ses formes : les écrans, de la console à la télévision, de la série télévisées aux mondes virtuels, sont aujourd'hui les premiers pourvoyeurs d'histoires.

 

 

Baptiste Rossi veut faire entrer la littérature dans la pop culture, et il a bien raison.

En attendant, La Vraie vie de Kevin s’égare parfois dans le lyrisme trop ampoulé des mondes imaginaires, dans une mélancolie trop écrite pour y croire, dans les yeux torves de personnages trop caricaturaux.

Mais Baptise Rossi a 19 ans, et La Vraie vie de Kevin est son premier roman. Il en faut sûrement plus pour épurer une langue qui porte déjà chez lui toutes les manifestations du talent.

 

 


 

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