La Turquie part en guerre contre les réseaux sociaux

L'actualité numérique Lundi 31 mars 2014

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La Turquie part en guerre contre les réseaux sociaux
Après Twitter, le gouvernement turc a décidé de bloquer YouTube. Ce n'est plus un hasard, c'est une idéologie.

 

Au début, ça ressemblait à une décision arbitraire comme Internet et les réseaux sociaux doivent en affronter chaque semaine : dans un contexte électoral brûlant, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, est accusé de corruption dans des enregistrements audio qui circulent sur Twitter.

Ni une ni deux, il coupe les ailes du messager et ordonne le blocage du site. La mesure est d’une efficacité toute relative et mercredi 26 mars, la justice turque ordonne la levée du blocus numérique, en affirmant que celui-ci est "contraire à l’Etat de droit". Qu'à cela ne tienne, 24 heures plus tard, Erdogan décrète le blocage de YouTube.

A ce stade, deux hypothèses : soit le chef du gouvernement turc est une forme extrêmement aboutie de troll, soit il nourrit des desseins plus complexes.

Imprécations et anathèmes

En jetant un oeil au passif turc en matière de cybercensure, on se rend compte que le double incident Twitter-YouTube n'a rien de l'embuscade isolée. Entre 2007 et 2010, la plateforme vidéo a été purement et simplement bloquée (déjà), parce qu'on pouvait y visionner de petits clips qui tournaient en dérision Atatürk, le père de la Turquie moderne.

Plus près de nous, au mois de février, le gouvernement a voté une loi particulièrement floue qui permet de censurer arbitrairement des contenus web ; pour couronner le tout, la Turquie est classée parmi les pays "sous surveillance" par Reporters Sans Frontières (la France aussi, me direz-vous...)

 

 

Encore plus troublant : depuis des mois, Erdogan multiplie les condamnations contre les réseaux sociaux et leur pouvoir prétendument maléfique. En février, il s'en prenait au mystérieux "lobby des robots". En mars, il menaçait déjà d'appuyer sur le bouton rouge pour couper Facebook et YouTube. Et l'an dernier, pendant les manifestations de la place Taksim et du parc Gezi, il sortait carrément le grand jeu, en affirmant que les réseaux sociaux étaient "la pire menace pesant contre la société".

Devant ce flot ininterrompu d'imprécations, difficile de résumer la situation actuelle au simple effet Streisand. C'est d'ailleurs l'hypothèse de Zeynep Tufekci, une chercheuse turque spécialisée dans les sciences de l'information, qui analyse l'attitude d'Erdogan dans un long billet de blog publié sur Medium :

Il s’agit d’une stratégie pour placer les réseaux sociaux en dehors de la sphère sacrée, qui perturberaient la famille, menaceraient l’unité.



Et si en fait, Erdogan savait très bien ce qu'il faisait ? C'est peut-être ça le plus inquiétant.

Olivier Tesquet

 


 

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Photo Flickr CC BY-NC-SA 2.0 Khalid Albaih

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